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IA et biodiversité : comment la technologie aide à mesurer l’impact.

Bioacoustique, ADN environnemental, imagerie satellite, science citoyenne — les outils qui rendent la biodiversité mesurable pour les entreprises et la conservation

IA et biodiversité : comment la technologie aide à mesurer l’impact.

En 2024, les investissements en capital-risque dans les technologies au service de la nature (nature tech) ont atteint 2,1 milliards de dollars, en hausse de 16 % sur un an. Depuis 2018, le secteur a levé 11,4 milliards de dollars à travers 1 168 transactions. Le segment « MRV et crédits biodiversité » est devenu la première catégorie d’investissement early-stage, devant l’agriculture.

Ce n’est pas un hasard. Pendant deux décennies, la transition écologique s’est concentrée sur le carbone — un indicateur unique, quantifiable, comparable. Mais la biodiversité ne se mesure pas en tonnes. Elle est multidimensionnelle, locale, temporelle, complexe. Et pourtant, les cadres réglementaires et les marchés exigent désormais des entreprises qu’elles mesurent, déclarent et réduisent leur impact sur la nature — pas seulement sur le climat.

Cet article fait le point sur les technologies qui rendent la biodiversité mesurable : intelligence artificielle, bioacoustique, ADN environnemental, imagerie satellite et science citoyenne. Avec un éclairage sur les cadres de reporting (TNFD, CSRD/ESRS E4, SBTN) et les implications concrètes pour le Maroc — hotspot de biodiversité méditerranéen avec plus de 25 000 espèces animales et végétales.


Pourquoi mesurer la biodiversité est si difficile

Le carbone a un avantage décisif : c’est un indicateur unique. Une tonne de CO₂ émise à Casablanca a le même impact climatique qu’une tonne émise à Stockholm. On peut la mesurer, la comptabiliser, l’échanger sur un marché.

La biodiversité ne fonctionne pas ainsi. Elle se décline en trois niveaux — diversité génétique, diversité des espèces, diversité des écosystèmes — et chaque niveau a ses propres métriques, ses propres échelles spatiales et ses propres dynamiques temporelles. Une forêt de cèdres du Moyen Atlas n’est pas interchangeable avec une mangrove du Souss-Massa, même si les deux « valent » quelque chose pour la biodiversité.

Cette complexité explique le retard structurel entre la mesure du carbone et la mesure de la biodiversité. Les entreprises savent calculer un bilan carbone scope 1+2+3 (même imparfaitement). Très peu savent évaluer leur empreinte biodiversité — et les outils pour le faire n’étaient jusqu’ici ni fiables, ni scalables, ni abordables.

Les méthodes traditionnelles de suivi de la biodiversité reposent sur des inventaires de terrain manuels : des écologues qui identifient les espèces à vue, comptent les individus, évaluent les habitats. Ce travail est indispensable mais coûteux, lent, limité dans l’espace et dans le temps, et difficilement reproductible à grande échelle. Un inventaire faunistique complet d’un site industriel peut prendre plusieurs semaines et coûter des dizaines de milliers d’euros — sans garantie de capturer les espèces rares ou nocturnes.

C’est ici que la technologie change la donne.


Les technologies qui révolutionnent le suivi de la biodiversité

1. La bioacoustique et l’IA

Chaque écosystème a une signature sonore. Les oiseaux chantent, les chauves-souris émettent des ultrasons, les insectes bourdonnent, les amphibiens coassent, les mammifères marins communiquent par clicks et sifflements. La complexité et la diversité de ce paysage acoustique sont directement corrélées à la santé de l’écosystème.

La bioacoustique consiste à capturer ces sons avec des enregistreurs passifs autonomes, puis à les analyser pour identifier les espèces présentes, estimer leur abondance et suivre leur comportement — le tout sans perturber l’habitat.

L’apport de l’IA a été décisif. Un enregistreur passif peut générer des centaines d’heures de données sonores par semaine. L’analyse manuelle de ce volume est humainement impossible. Les algorithmes d’apprentissage profond — réseaux de neurones convolutifs, transformers — permettent désormais d’identifier automatiquement les espèces avec une précision supérieure à 97 % pour certains groupes taxonomiques (oiseaux, chauves-souris, amphibiens).

Quelques réalisations concrètes :

DeepFaune — logiciel libre développé par le CNRS et plusieurs universités françaises, qui identifie automatiquement les espèces animales sur les images de pièges photographiques. Plus de 97 % de précision, utilisé par des milliers d’utilisateurs à travers l’Europe (parcs nationaux, réserves naturelles, structures de suivi).

NatureMetrics — plateforme qui combine bioacoustique et ADN environnemental (eDNA) sur un tableau de bord unique. L’entreprise a levé 30,7 millions de dollars en 2024 pour étendre ses services de monitoring biodiversité compatibles avec les exigences TNFD, CSRD et SBTN.

BirdNET / Merlin — applications de reconnaissance d’espèces par le son, développées par le Cornell Lab of Ornithology, qui démocratisent l’identification acoustique. Utilisées par des millions de citoyens et des professionnels de la conservation dans le monde entier.

Une étude comparative publiée dans Biodiversity and Conservation (2025) montre que le monitoring acoustique passif (PAM) détecte 70 fois plus d’individus et plus de dix espèces supplémentaires par site que n’importe quelle autre méthode — avec le coût par espèce le plus bas sur cinq campagnes de mesure ou plus.

2. L’ADN environnemental (eDNA)

Chaque organisme vivant laisse des traces génétiques dans son environnement — via la peau, les poils, les excréments, le mucus, les cellules mortes. L’ADN environnemental (eDNA) est une technique qui consiste à prélever des échantillons d’eau, de sol ou d’air, puis à séquencer l’ADN présent pour identifier les espèces qui occupent ou ont récemment occupé un site.

L’eDNA est particulièrement puissant pour les milieux aquatiques : un simple échantillon d’eau de rivière peut révéler la présence de dizaines d’espèces de poissons, d’amphibiens, de mammifères et d’invertébrés — y compris des espèces rares ou cryptiques qu’un inventaire classique ne détecterait pas. Une étude NatureMetrics a identifié 54 espèces de poissons par eDNA contre seulement 26 détectées par chalutage traditionnel, tout en réduisant le temps de bateau de 40 % et le personnel nécessaire des deux tiers.

L’IA intervient dans le séquençage et l’interprétation : les algorithmes de bioinformatique identifient les séquences génétiques, les associent aux espèces connues dans les bases de référence, et signalent les anomalies. Pour les entreprises, l’eDNA offre un état des lieux biodiversité rapide et reproductible — indispensable pour les études d’impact, le reporting TNFD/CSRD, et le suivi des mesures de compensation ou de restauration.

3. L’imagerie satellite et la vision par ordinateur

Les satellites d’observation terrestre — Sentinel (Copernicus), Planet, SPOT — fournissent des images à haute résolution couvrant l’ensemble de la planète, avec des fréquences de revisite de quelques jours. Combinée à l’IA, cette imagerie permet de :

Cartographier les habitats et leur évolution — l’IGN français utilise l’IA pour cartographier la typologie des forêts et suivre la résilience de la biodiversité. Les algorithmes détectent les changements de couverture végétale, la fragmentation des habitats, la déforestation et l’artificialisation des sols.

Surveiller les écosystèmes à grande échelle — Global Forest Watch, plateforme en accès libre, fournit des alertes de déforestation en quasi-temps réel utilisées par des milliers d’acteurs pour détecter les atteintes aux forêts, planifier les interventions et suivre les engagements de conservation.

Identifier les espèces et compter les populations — des drones équipés de caméras thermiques et de LiDAR, couplés à des algorithmes de reconnaissance, permettent de dénombrer les colonies d’oiseaux, de suivre les déplacements de mammifères, ou d’évaluer l’état de santé des récifs coralliens — sans perturber les animaux.

La vision par ordinateur — branche de l’IA spécialisée dans l’analyse automatique d’images — est au cœur de ces avancées. La chaire AI4Biodiversity de Mines Paris-PSL développe des méthodes d’identification automatique appliquées à des cas concrets : reconnaissance d’espèces de bourdons par analyse des nervures alaires (97 % de précision), identification individuelle de lézards vivipares, classification automatique de plancton à partir d’images microscopiques.

4. La science citoyenne augmentée par l’IA

La science citoyenne — des non-spécialistes qui contribuent à la collecte de données scientifiques — a été transformée par les applications mobiles équipées d’IA.

iNaturalist — réseau social naturaliste avec plus de 200 millions d’observations de 3,3 millions d’observateurs dans le monde. L’application propose une identification automatique des espèces à partir de photos, vérifiée ensuite par la communauté. Depuis 2020, iNaturalist est le principal contributeur de données d’occurrence pour la majorité des espèces dans la base mondiale GBIF. Pour 42 % des espèces référencées, 100 % des données récentes proviennent d’iNaturalist.

eBird — plateforme du Cornell Lab of Ornithology spécialisée dans les oiseaux, avec 84 millions d’observations. Les données structurées (listes, effort, distance) alimentent des modèles de distribution d’espèces utilisés par les chercheurs et les gestionnaires d’aires protégées.

Pl@ntNet — application d’identification des plantes par IA, avec des millions de contributeurs dans plus de 200 pays. Particulièrement pertinente pour les pays méditerranéens et africains où la diversité végétale est élevée et les inventaires scientifiques incomplets.

Ces plateformes alimentent le GBIF (Global Biodiversity Information Facility) — la plus grande base de données de biodiversité au monde avec 3,1 milliards d’enregistrements d’occurrences d’espèces, provenant de plus de 2 500 institutions. Le GBIF est un outil fondamental pour la recherche, la conservation, et de plus en plus pour le reporting des entreprises.

💡 Le biais des données citoyennes
Les données de science citoyenne sont massivement concentrées dans les pays à indice de développement humain élevé — principalement l’Amérique du Nord et l’Europe. En Afrique et dans les pays en développement, la couverture reste faible. C’est un problème majeur pour les évaluations de biodiversité dans les pays du Sud, y compris le Maroc, où les données hyperlocales sont insuffisantes dans les formats reconnus par les standards internationaux.


Les cadres qui imposent la mesure

Les technologies seules ne suffisent pas. Ce qui pousse les entreprises à mesurer leur impact sur la biodiversité, ce sont les cadres réglementaires et volontaires qui rendent cette mesure obligatoire ou attendue par les marchés.

TNFD — Taskforce on Nature-related Financial Disclosures

Publiées en septembre 2023, les recommandations TNFD fournissent aux entreprises et institutions financières un cadre pour évaluer, gérer et déclarer leurs dépendances, impacts, risques et opportunités liés à la nature. Le cadre est structuré autour de quatre piliers — gouvernance, stratégie, gestion des risques, métriques et cibles — calqués sur le modèle TCFD pour le climat.

L’approche LEAP (Locate, Evaluate, Assess, Prepare) guide les entreprises dans leur évaluation : localiser les interfaces avec la nature, évaluer les dépendances et impacts, analyser les risques et opportunités, préparer les déclarations.

En janvier 2025, plus de 500 organisations dans 54 juridictions s’étaient engagées à adopter les recommandations TNFD, représentant 6 500 milliards de dollars de capitalisation boursière et 17 700 milliards de dollars d’actifs sous gestion. En 2025, la TNFD a signé un protocole d’accord avec la Fondation IFRS pour aligner son cadre avec l’ISSB.

CSRD / ESRS E4 — Biodiversité et écosystèmes

La CSRD impose aux entreprises européennes (et à terme à leurs fournisseurs) un reporting structuré sur la biodiversité via la norme ESRS E4. Celle-ci exige de déclarer le nombre et la superficie des sites situés dans ou à proximité de zones sensibles pour la biodiversité, les impacts sur l’étendue et la condition des habitats, et les métriques de performance liées aux cibles fixées.

L’ESRS E4 intègre explicitement l’approche LEAP de la TNFD pour les évaluations de matérialité. Selon une analyse d’EFRAG, 14 des points de déclaration recommandés par la TNFD sont requis par les ESRS — confirmant une forte interopérabilité entre les deux cadres.

SBTN — Science Based Targets for Nature

Le Science Based Targets Network étend l’approche SBTi (cibles climat) à la nature, avec cinq piliers : climat, biodiversité, eau douce, terre, océan. La méthodologie en cinq étapes (évaluer, prioriser, mesurer et fixer des cibles, agir, suivre) a publié ses premières orientations techniques pour l’eau douce et la terre en 2023-2024, avec des orientations biodiversité spécifiques et océan attendues en 2025.

Plus de 120 entreprises participent au programme d’engagement corporate du SBTN. La hiérarchie d’atténuation — éviter, réduire, restaurer, régénérer, transformer (AR3T) — structure les actions attendues.

L’alignement des cadres
TNFD, CSRD/ESRS E4, SBTN, GRI et CDP convergent de plus en plus. Tous exigent des mesures au niveau des sites, des évaluations de l’état des écosystèmes, la proximité des localisations à des zones sensibles pour la biodiversité, et des plans de transition. Une entreprise qui se prépare sérieusement à l’un de ces cadres avance sur les autres simultanément.


De la mesure à la décision : les outils corporate

Mesurer la biodiversité au niveau d’un site ne suffit pas. Les entreprises ont besoin d’outils qui traduisent les données terrain en indicateurs actionnables pour la gouvernance, la stratégie et le reporting. Plusieurs approches émergent.

Global Biodiversity Score (GBS) — développé par CDC Biodiversité (France), cet outil traduit les activités économiques en empreinte biodiversité mesurée en MSA.km² (Mean Species Abundance). Il permet d’évaluer l’impact d’une entreprise sur la biodiversité tout au long de sa chaîne de valeur, en utilisant des données d’activité (consommation d’énergie, utilisation des sols, prélèvements d’eau, pollutions) croisées avec des modèles écologiques.

ENCORE (Exploring Natural Capital Opportunities, Risks and Exposure) — outil développé par le PNUE et le WCMC, qui permet aux institutions financières de cartographier les dépendances de leurs portefeuilles vis-à-vis des services écosystémiques. Il est recommandé par la TNFD comme point de départ pour l’étape « Evaluate » de l’approche LEAP.

WWF Risk Filter Suite — outil gratuit qui évalue les risques biodiversité au niveau des sites d’exploitation et des chaînes d’approvisionnement. Il intègre les données spatiales sur les écosystèmes, les aires protégées, les espèces menacées et les pressions anthropiques. La TNFD et les ESRS le citent comme référence.

Plateformes intégrées — des solutions comme Okala, NatureMetrics Intelligence ou Natcap combinent données terrain (eDNA, bioacoustique, pièges photographiques), données satellite et données publiques sur un tableau de bord unique, avec génération automatique de rapports conformes aux cadres TNFD, SBTN et CSRD.


Le Maroc : un hotspot qui a tout à gagner

Le Maroc occupe une position exceptionnelle en matière de biodiversité. Au carrefour de trois régions biogéographiques (méditerranéenne, marocaine, saharienne), bordé par l’Atlantique et la Méditerranée, le pays abrite plus de 25 597 espèces animales et végétales dont 2 994 endémiques. Le taux d’endémisme — 20 % pour les plantes vasculaires, 11 % pour la faune — est presque sans égal au niveau du bassin méditerranéen, plaçant le Maroc au deuxième rang après la Turquie.

Le bassin méditerranéen est le troisième hotspot de biodiversité le plus riche au monde. Les massifs montagneux du Rif et de l’Atlas concentrent les zones d’endémisme les plus importantes. L’arganeraie, la subéraie, la cédraie sont des écosystèmes uniques menacés par les pressions climatiques et anthropiques.

Pourtant, ce patrimoine est en danger. Avec plus de 2 000 espèces menacées d’extinction, le Maroc est parmi les pays méditerranéens où la biodiversité est la plus vulnérable. La déforestation, la surexploitation des ressources, l’urbanisation littorale, la pollution et le changement climatique exercent des pressions croissantes. L’objectif national est de porter les aires protégées de 772 000 hectares actuellement à 3 millions d’hectares à l’horizon 2030 — soit 19 % de la superficie des écosystèmes naturels.

Les enjeux spécifiques

Déficit de données biodiversité. Comme pour les données climat (cf. notre article précédent), le Maroc souffre d’un manque de données biodiversité structurées, digitalisées et accessibles. Les inventaires existants sont souvent anciens, fragmentés, réalisés dans des formats non standardisés. La couverture des plateformes citoyennes (iNaturalist, eBird) reste faible par rapport à l’Europe. C’est un obstacle majeur pour le reporting TNFD/CSRD et la participation aux marchés de crédits biodiversité.

Pression sur les chaînes de valeur. Les entreprises marocaines exportant vers l’UE seront de plus en plus soumises aux exigences de reporting biodiversité de leurs donneurs d’ordre européens — via la CSRD (ESRS E4), le règlement anti-déforestation (EUDR), et à terme les passeports numériques produits (DPP). Un exportateur agroalimentaire devra démontrer que ses approvisionnements ne contribuent pas à la déforestation ni à la dégradation d’écosystèmes sensibles.

Opportunité pour les projets carbone-biodiversité. Le registre national carbone en développement et les projets sous l’Article 6 de l’Accord de Paris pourraient intégrer des co-bénéfices biodiversité mesurés par des technologies IA (bioacoustique, eDNA, imagerie satellite). Les crédits carbone avec co-bénéfices biodiversité vérifiés se vendent à des prix supérieurs sur les marchés volontaires — un avantage compétitif pour les projets marocains de reforestation (arganeraie, cédraie), d’agroforesterie ou de restauration d’écosystèmes côtiers.

Révision de la SPANB. Le Maroc travaille actuellement à la mise à jour de sa Stratégie et Plan d’Action National pour la Biodiversité (SPANB), alignée sur le Cadre Mondial de la Biodiversité Kunming-Montréal. Des consultations inclusives ont été organisées en juillet 2024, réunissant ministères, ONG, entreprises et scientifiques. L’intégration des technologies de monitoring (IA, eDNA, bioacoustique) dans cette stratégie pourrait transformer la capacité nationale de suivi et de reporting.


Les limites à connaître

L’empreinte environnementale de l’IA elle-même. Les modèles d’intelligence artificielle — en particulier l’IA générative — consomment des quantités significatives d’énergie, d’eau et de métaux rares. Le secteur technologique mondial représente 8 900 milliards de dollars en 2024 et ses centres de données consomment plus de 400 milliards de litres d’eau par an. Le paradoxe d’une IA énergivore au service de la biodiversité est réel. La Coalition pour une IA écologiquement durable, lancée au Sommet IA de Paris en février 2025, et le référentiel IA frugale publié par le ministère français de la Transition écologique visent à encadrer cette tension.

La qualité des données d’entraînement. Les algorithmes d’IA sont aussi bons que les données sur lesquelles ils sont formés. Les bases de référence pour l’identification acoustique ou génétique des espèces sont incomplètes, en particulier pour les régions tropicales et méditerranéennes. Les biais taxonomiques sont marqués : les oiseaux et les mammifères sont surreprésentés, les insectes, les poissons et les invertébrés sous-représentés.

L’exclusion technologique. Les solutions avancées de monitoring biodiversité (eDNA, bioacoustique IA, LiDAR) restent coûteuses et exigeantes en compétences techniques. Le risque est de créer un fossé entre les pays du Nord, capables de produire des évaluations biodiversité crédibles, et les pays du Sud, exclus faute d’infrastructures et de formation. Ce défi est critique pour le Maroc et l’Afrique.

L’explicabilité et la confiance. Les écologues et les décideurs doivent pouvoir comprendre et vérifier les résultats des algorithmes. L’IA « boîte noire » qui produit un score de biodiversité sans explication ne sera pas acceptée par les régulateurs ni par les communautés locales. La recherche sur l’IA explicable appliquée à l’écologie (travaux de la chaire AI4Biodiversity, projet FISH-PREDICT du CNRS) est essentielle pour garantir la confiance dans ces outils.


Ce que les entreprises marocaines peuvent faire dès maintenant

Cinq actions concrètes pour intégrer la biodiversité

1. Cartographier ses interfaces avec la nature. Identifier les sites d’exploitation et les zones d’approvisionnement qui se situent dans ou à proximité de zones sensibles pour la biodiversité (aires protégées, SIBE, zones humides, forêts à haut endémisme). Le WWF Risk Filter Suite et le GBIF sont des outils gratuits pour commencer.

2. Réaliser un état des lieux biodiversité. Sur les sites prioritaires, combiner inventaires classiques et technologies modernes (eDNA, bioacoustique, pièges photographiques) pour établir une baseline mesurable et reproductible. Des prestataires comme NatureMetrics opèrent déjà dans le bassin méditerranéen.

3. Intégrer la biodiversité dans le reporting ESG. Les entreprises déjà engagées dans un bilan carbone ou une démarche CSRD peuvent ajouter la dimension biodiversité en utilisant l’approche LEAP de la TNFD comme guide méthodologique — elle est explicitement compatible avec les ESRS.

4. Valoriser les co-bénéfices biodiversité des projets carbone. Les projets de reforestation, d’agroforesterie ou d’efficacité énergétique qui génèrent des crédits carbone peuvent documenter leurs co-bénéfices biodiversité via des technologies de monitoring IA — augmentant la valeur et la crédibilité des crédits sur les marchés internationaux.

5. Contribuer aux bases de données nationales. Encourager les équipes terrain à utiliser iNaturalist, eBird ou Pl@ntNet pour documenter la biodiversité autour des sites industriels. Ces données citoyennes, agrégées dans le GBIF, enrichissent les connaissances nationales et démontrent un engagement concret pour la biodiversité.


Ce qu’il faut retenir

Technologie Application biodiversité Maturité
Bioacoustique + IA Identification espèces vocales (oiseaux, chauves-souris, amphibiens), suivi 24/7 ✅ Opérationnelle
ADN environnemental (eDNA) Détection espèces aquatiques et terrestres, baseline biodiversité ✅ Opérationnelle
Imagerie satellite + IA Cartographie habitats, déforestation, fragmentation, suivi à grande échelle ✅ Opérationnelle
Pièges photo + IA Identification mammifères, estimation populations, comportement ✅ Opérationnelle
Science citoyenne (iNaturalist, eBird) Données d’occurrence massives, couverture géographique étendue ✅ Massive mais biaisée
Outils empreinte corporate (GBS, ENCORE) Traduction activités économiques → impact biodiversité mesurable ⚠️ En maturation
IA générative + modélisation Simulation scénarios, prédiction impacts futurs, combler lacunes données 🔬 Émergente

La biodiversité est en train de faire le même chemin que le carbone il y a quinze ans : d’un sujet périphérique réservé aux écologues à un enjeu de conformité, de compétitivité et de financement pour les entreprises. Les cadres (TNFD, CSRD, SBTN) imposent la mesure. Les technologies (IA, eDNA, bioacoustique, satellite) la rendent possible. Les marchés (crédits biodiversité, finance verte, chaînes de valeur européennes) la valorisent.

Pour le Maroc — hotspot de biodiversité avec plus de 25 000 espèces, 3 000 endémiques, des écosystèmes uniques sous pression — l’enjeu est double. Protéger un patrimoine naturel exceptionnel. Et transformer cette richesse écologique en avantage compétitif, en valorisant les co-bénéfices biodiversité des projets climat et en répondant aux attentes croissantes des marchés internationaux.

Ce qui ne se mesure pas ne se protège pas. L’IA rend la biodiversité mesurable — reste à décider de la protéger.


Konfluance accompagne les entreprises et institutions dans l’intégration de la biodiversité dans leurs stratégies climat : évaluation des interfaces avec la nature, préparation aux cadres TNFD et CSRD/ESRS E4, et valorisation des co-bénéfices biodiversité des projets carbone. Contactez-nous pour un premier échange.