Le Maroc a besoin d’investir environ 78 milliards de dollars d’ici 2050 pour construire une économie résiliente et bas carbone, selon la Banque mondiale. La NDC 3.0, soumise en octobre 2025, chiffre les investissements nécessaires à 96 milliards de dollars sur la période 2026-2035 — dont 60 milliards pour l’atténuation et 36 milliards pour l’adaptation.
Ces montants sont considérables. Mais ils ne doivent pas masquer une réalité plus immédiate : des financements existent déjà, accessibles aux entreprises marocaines, et beaucoup restent sous-utilisés. Lignes de crédit vertes via les banques locales, fonds climat internationaux, obligations vertes, subventions à l’investissement — l’écosystème de la finance climat au Maroc est plus développé qu’on ne le pense.
Le problème n’est pas tant l’absence de ressources que le déficit d’information. Beaucoup d’entreprises, en particulier les PME, ne savent pas ce qui existe, comment y accéder, ni à quelles conditions. Cet article cartographie les principaux instruments de financement climat disponibles au Maroc, avec des données concrètes et des points d’entrée opérationnels.
Un cadre stratégique en place
Avant de passer aux instruments, il est utile de comprendre le cadre dans lequel ils s’inscrivent. Le Maroc a structuré sa finance climat autour de plusieurs piliers institutionnels.
En septembre 2024, le ministère de l’Économie et des Finances, Bank Al-Maghrib, l’Autorité marocaine du marché des capitaux (AMMC) et l’Autorité de contrôle des assurances et de la prévoyance sociale (ACAPS) ont adopté une Stratégie de développement de la finance climat à l’horizon 2030. Construite autour de trois piliers et neuf axes stratégiques, elle vise à accélérer la mobilisation des capitaux privés et à renforcer la gestion des risques climatiques dans le secteur financier.
Le diagnostic qui a précédé cette stratégie est éclairant : les flux de financement climatique proviennent encore majoritairement du secteur public, avec une forte concentration sur les projets d’atténuation — essentiellement les énergies renouvelables. L’adaptation, pourtant critique dans un pays exposé au stress hydrique, attire encore peu de financements privés. Et l’éventail des instruments financiers verts, bien que relativement complet, souffre d’un décalage entre offre et demande : les produits existent, mais les entreprises ne les connaissent pas ou ne savent pas comment y accéder.
Deux chantiers structurants sont en cours pour combler ces lacunes : l’élaboration d’une taxonomie verte nationale — qui définira ce qui constitue un investissement « vert » au Maroc — et la réflexion sur une tarification carbone domestique, encouragée par la Loi-cadre n° 69-19 sur la réforme fiscale et par la pression croissante du CBAM européen.
Les fonds climat internationaux
Le Maroc bénéficie de l’appui de plusieurs fonds multilatéraux dédiés au financement climatique. Ces fonds financent des projets à grande échelle, mais certains comportent aussi des composantes accessibles aux entreprises via des intermédiaires nationaux.
Le Fonds Vert pour le Climat (GCF)
Créé en 2010 dans le cadre de la CCNUCC, le GCF est le principal instrument financier mondial pour le climat. Le Maroc a bénéficié de six projets financés par le GCF, dont quatre multi-pays. Parmi les programmes notables :
GEEREF NeXt (avec la BEI) — un mécanisme de 1,2 milliard de dollars, dont 400 millions du GCF, couvrant les énergies renouvelables et l’efficacité énergétique dans plus de 40 pays dont le Maroc.
Programme de transformation des systèmes financiers pour le climat (avec l’AFD) — un don de 31 millions de dollars pour renforcer les capacités des institutions financières locales.
Climate Investor One (avec la FMO) — 100 millions de dollars pour les infrastructures d’énergie renouvelable.
En 2025, le GCF a engagé une contribution de 200 millions de dollars pour soutenir les priorités climatiques marocaines — un signal fort de confiance dans le cadre institutionnel du pays.
Autres fonds multilatéraux
Le Fonds pour l’Environnement Mondial (FEM/GEF) finance des projets d’atténuation et de biodiversité au Maroc, souvent en complément des programmes PNUD ou ONUDI.
Le Fonds d’Adaptation soutient des projets de résilience climatique. Un projet de près de 10 millions de dollars cible actuellement la résilience urbaine aux risques climatiques côtiers dans la région de Tanger-Tétouan-Al Hoceima.
La Banque mondiale reste un partenaire structurant avec des financements mixtes (prêts concessionnels + assistance technique) et un rôle moteur dans l’élaboration de la stratégie finance climat 2030.
Les lignes de crédit vertes : le canal principal pour les entreprises
C’est probablement le levier le plus directement actionnable pour les entreprises marocaines. Plusieurs programmes internationaux transitent par les banques commerciales locales, qui redistribuent les fonds sous forme de prêts à conditions avantageuses.
Le Programme de Financement de l’Économie Verte (PFEV / ex-MorSEFF)
Lancé en 2015 sous le nom MorSEFF, ce programme phare de la BERD est aujourd’hui à sa troisième phase (PFEV III). Le mécanisme est simple : la BERD accorde des lignes de crédit à des banques locales, qui les déploient auprès des entreprises éligibles.
PFEV III (mai 2025)
Montant : 70 millions d’euros accordés à Bank of Africa
Co-financement GCF : 8,75 millions d’euros
Cible : MPME investissant dans les technologies durables
Banques partenaires : Bank of Africa, Crédit du Maroc, Société Générale Maroc, Banque Centrale Populaire
Avantages : taux préférentiels + assistance technique + subventions à l’investissement
Au total, la BERD aura financé d’ici fin 2025 environ 360 millions d’euros de lignes de financement vert au Maroc.
Le Green Economy Financing Facility (GEFF)
Également soutenu par la BERD et l’Union européenne, le GEFF met à disposition jusqu’à 163 millions d’euros de financement pour des entreprises privées, via des lignes de crédit accordées aux banques locales. Il couvre l’atténuation, l’adaptation et l’adoption de technologies vertes dans l’agroalimentaire, l’industrie, les services et la construction.
Le GEFF a été qualifié de successeur du programme MorSEFF côté particuliers et petites entreprises. Grâce à ce mécanisme et aux programmes associés, plus d’un milliard d’euros ont déjà été distribués aux entreprises marocaines.
Le Green Value Chain (GVC)
Doté de 90 millions d’euros, ce programme cible spécifiquement les PME. Financé par la BERD, le GCF et des banques locales (Société Générale Maroc, Crédit du Maroc, Banque Populaire), il soutient les investissements en efficacité énergétique et en optimisation des ressources, avec un accent sur l’intégration dans les chaînes de valeur régionales.
Autres programmes sectoriels
ISTIDAMA — financé par l’AFD et le Crédit Agricole du Maroc, il cible l’agriculture et l’agro-industrie durables.
Green Invest / TAMWIL Invest — financé par la BERD et la BEI, il couvre tous les secteurs productifs hors immobilier et pêche hauturière.
Morocco Decarbonisation and Climate Resilience (MDCR) — programme complémentaire de l’UE, lancé dans le cadre du Partenariat Vert UE-Maroc conclu en marge de la COP28, qui offre un soutien additionnel aux entreprises bénéficiaires des prêts verts.
| Programme | Montant | Bailleurs | Banques locales |
|---|---|---|---|
| PFEV III | 70 M€ | BERD, GCF, UE, Canada | BOA, CDM, SG, BCP |
| GEFF | 163 M€ | BERD, UE | Banques partenaires |
| Green Value Chain | 90 M€ | BERD, GCF | SG, CDM, BP |
| ISTIDAMA | — | AFD | Crédit Agricole du Maroc |
| Green Invest / TAMWIL | — | BERD, BEI | Multiples |
Les obligations vertes : un marché pionnier en Afrique
Le Maroc est un précurseur des obligations vertes (green bonds) sur le continent africain. En 2016, Bank of Africa a émis le premier green bond bancaire au Maroc, d’un montant de 500 millions de dirhams, destiné à financer des projets d’énergies renouvelables et d’efficacité énergétique.
Depuis, plusieurs émissions ont suivi, consolidant la position du Maroc comme référence régionale :
Al Omrane Holding (2018) — obligation verte de 500 millions de dirhams pour financer des projets d’efficacité énergétique dans le logement social.
Banque Centrale Populaire (2022) — première émission d’obligations vertes en devises étrangères, de 135 millions d’euros, soutenue par Proparco et la SFI, pour financer des projets d’énergie renouvelable.
ONCF (2022) — obligation verte certifiée d’un milliard de dirhams pour refinancer la dette liée à la ligne ferroviaire à grande vitesse, avec un investissement de 200 millions de dirhams de la BERD.
Au total, les émetteurs marocains ont levé plus de 4 milliards de dirhams en obligations vertes, dont 1,5 milliard en devises. L’AMMC encadre ce marché depuis 2016 via la Circulaire n° 03/2019, qui impose des exigences de transparence et de reporting sur l’utilisation des fonds.
💡 Pourquoi les obligations vertes comptent pour les entreprises
Même si vous n’émettez pas de green bond vous-même, ce marché vous concerne. Les banques qui émettent des obligations vertes doivent affecter les fonds levés à des projets « verts » — ce qui élargit le pool de financements disponibles à taux préférentiels pour les projets d’efficacité énergétique, de renouvelables ou de décarbonation industrielle.
Les subventions et incitations nationales
Au-delà des instruments financiers internationaux, le Maroc dispose de mécanismes nationaux d’appui aux investissements verts.
Le programme Tatwir pour la croissance verte
Déployé par Maroc PME et l’AMEE (Agence marocaine pour l’efficacité énergétique), ce programme propose trois volets d’accompagnement :
Primes d’investissement — subvention de 30 % pour l’acquisition d’équipements industriels performants sur le plan énergétique.
Aide remboursable — 5 % du projet d’investissement pour les besoins en fonds de roulement des projets d’amorçage dans les filières industrielles vertes.
Prise en charge de l’innovation — jusqu’à 50 % des dépenses engagées en R&D, études techniques et développement de produits.
Les programmes AMEE
L’AMEE propose des audits énergétiques subventionnés et des programmes d’accompagnement technique pour les entreprises industrielles souhaitant réduire leur consommation d’énergie. Ces audits constituent souvent la première étape pour identifier les projets éligibles aux lignes de crédit vertes.
La fiscalité verte émergente
La Loi de finances 2025 a marqué une inflexion avec l’augmentation des taux de taxe intérieure de consommation (TIC) sur le charbon et le fioul lourd, amorçant une différenciation fiscale selon le degré de pollution des produits énergétiques. Ce mouvement devrait s’accentuer avec l’introduction progressive d’une taxe carbone, prévue par la Loi-cadre n° 69-19 sur la réforme fiscale.
Parallèlement, certains équipements et technologies propres bénéficient d’exonérations de droits de douane et de TVA — notamment les panneaux solaires, les pompes à eau solaires et certains équipements d’efficacité énergétique.
L’engagement des banques marocaines
Les banques locales ne sont plus de simples intermédiaires des programmes internationaux. Plusieurs d’entre elles développent désormais leurs propres produits de financement vert.
Bank of Africa (BOA) — pionnière avec le premier prêt dédié à l’efficacité énergétique (BOA ENERGICO, 2012), le premier green bond bancaire (2016) et un partenariat renforcé avec la BERD pour développer un cadre de finance durable.
Attijariwafa bank — lignes de crédit à taux préférentiels pour les entreprises investissant dans les technologies propres et les énergies renouvelables, en partenariat avec des institutions internationales.
Crédit du Maroc — partenaire du programme Green Value Chain, avec des offres de financement ciblées sur l’efficacité énergétique et les technologies vertes pour les PME.
CIH Bank — prêts verts pour les projets résidentiels et commerciaux d’efficacité énergétique.
Crédit Agricole du Maroc — opérateur du programme ISTIDAMA pour l’agriculture et l’agro-industrie durables.
Du côté de la régulation, Bank Al-Maghrib a renforcé le cadre avec la Directive n° 5W21, qui impose aux banques la prise en compte des risques financiers liés au climat et à l’environnement dans leurs évaluations de crédit. Ce signal réglementaire pousse l’ensemble du secteur à verdir ses portefeuilles.
Le financement territorial : un enjeu montant
Les régions marocaines commencent à accéder directement aux circuits de financement international. La région Casablanca-Settat illustre cette dynamique avec plusieurs opérations récentes :
100 millions de dollars obtenus auprès de la SFI en 2020 pour des projets de développement durable régional.
100 millions d’euros en cours de mobilisation avec l’AFD pour 2026.
Un emprunt obligataire de 100 millions d’euros, partiellement souscrit par la BERD et la SFI.
Lors de la COP30, le président de la région Casablanca-Settat a appelé à renforcer l’accès direct des territoires aux financements internationaux — un enjeu stratégique quand on sait que les 197 projets de la NDC 3.0 devront être déployés au niveau territorial.
Ce qui manque encore
Malgré un écosystème financier relativement développé, plusieurs freins persistent.
L’absence de taxonomie verte. Sans définition commune de ce qui constitue un investissement « vert », les banques, les investisseurs et les entreprises n’ont pas de référentiel partagé. Le ministère de l’Économie et des Finances travaille à l’élaboration d’une taxonomie adaptée au contexte marocain, en s’inspirant de celle de l’UE.
Le déficit de données climatiques fiables. Les investisseurs ont besoin de données vérifiables pour évaluer les risques et l’impact de leurs financements. Or, la qualité des données ESG et climatiques reste insuffisante dans le tissu économique marocain — un frein direct à la bancabilité des projets.
La faible implication du secteur privé. Les financements climatiques restent dominés par le secteur public. Seules les grandes entreprises et les entités publiques s’impliquent significativement dans la transition, laissant les PME en marge — alors qu’elles représentent 95 % du tissu économique.
L’absence de tarification carbone. Sans signal-prix sur le carbone, la rentabilité des projets de décarbonation reste difficile à démontrer pour les investisseurs. L’introduction d’une taxe carbone nationale, bien que défendue par le CESE et cohérente avec la stratégie CBAM, ne figure pas encore parmi les priorités immédiates du gouvernement.
Comment accéder à ces financements : guide pratique
Identifier son besoin. Efficacité énergétique, autoproduction renouvelable, modernisation d’équipements, traitement des eaux, gestion des déchets — le point de départ conditionne le programme de financement le plus pertinent.
Réaliser un audit énergétique. Contactez l’AMEE pour un audit subventionné. Cet audit identifie les gisements d’économie et constitue la base technique pour les dossiers de financement vert.
Contacter sa banque. Demandez explicitement les produits de financement vert disponibles — PFEV, GEFF, GVC ou produits propres. Les chargés d’affaires ne proposent pas toujours spontanément ces lignes, qui ont pourtant des conditions plus avantageuses que les crédits classiques.
Structurer un dossier « vert ». Mettez en avant les gains énergétiques, la réduction d’émissions et l’alignement avec les objectifs NDC. Ces éléments facilitent l’éligibilité aux lignes de crédit internationales et peuvent déclencher des subventions complémentaires.
Explorer les programmes sectoriels. Agriculture (ISTIDAMA), industrie (Tatwir), export (CBAM compliance) — des programmes ciblés existent pour chaque secteur. Les chambres de commerce et les fédérations professionnelles peuvent orienter vers les bons guichets.
Anticiper la tarification carbone. Même en l’absence de taxe carbone immédiate, intégrez un prix carbone interne dans vos décisions d’investissement. Cela améliore la bancabilité de vos projets verts et vous prépare à l’inévitable introduction d’un mécanisme de tarification.
Ce qu’il faut retenir
Le financement de la transition climatique au Maroc n’est pas un problème d’offre — c’est un problème d’accès et de visibilité. Les instruments existent : lignes de crédit internationales à taux préférentiels, subventions à l’investissement, obligations vertes, fonds climat multilatéraux. Plus d’un milliard d’euros ont déjà été distribués via les mécanismes de la BERD seule.
Le défi est de connecter ces ressources au tissu économique réel — en particulier les PME, qui restent largement en dehors du circuit. La stratégie finance climat 2030, la taxonomie verte en préparation et l’arrivée probable d’une tarification carbone domestique devraient accélérer cette connexion dans les prochaines années.
En attendant, les entreprises qui prennent les devants — en mesurant leurs émissions, en investissant dans l’efficacité énergétique et en structurant leurs dossiers de financement vert — ne se contentent pas de préparer la transition : elles captent des ressources que d’autres laissent passer.
La finance climat n’attend pas que vous soyez prêt. Les guichets sont ouverts — encore faut-il frapper à la bonne porte.
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