Une entreprise achète des Garanties d’Origine. Elle déclare 100 % d’énergie renouvelable. Son rapport CSRD est propre. Mais à 19h, quand ses machines tournent à plein régime, le réseau tourne au charbon.
Personne ne ment. Et pourtant, quelque chose ne tourne pas rond.
C’est le paradoxe des GOs — et la blockchain, malgré sa promesse de transparence, ne le résout pas.
1. D’abord, le mécanisme
Une Garantie d’Origine (GO) est un certificat électronique émis pour chaque MWh d’électricité renouvelable injecté sur le réseau. Elle est enregistrée dans un registre national — AIB/EECS en Europe, MASEN au Maroc — transférable, et annulée à la consommation.
Le principe : permettre à un consommateur de prouver qu’il finance la production d’énergie verte, même s’il n’y est pas physiquement connecté.
Une GO est un outil de financement indirect de la transition énergétique. Elle ne garantit pas la traçabilité physique de l’électron consommé. Cette distinction est fondamentale — et souvent ignorée.
2. Pourquoi le marché explose maintenant
Trois moteurs réglementaires se combinent simultanément.
La CSRD impose de déclarer les émissions Scope 2 selon une méthode de plus en plus exigeante — market-based vs location-based. Les GOs sont la brique centrale du calcul market-based. Les engagements RE100 et SBTi poussent les grandes entreprises vers une correspondance heure par heure entre production certifiée et consommation réelle (standard 24/7 Carbon-Free Energy). Le CBAM intègre l’intensité carbone de l’électricité utilisée dans la production industrielle : les exportateurs marocains commencent à être directement concernés.
Les GOs sont devenues un actif de conformité, pas seulement un signal d’intention. Ce changement de statut explique l’intérêt croissant pour leur tokenisation.
3. La promesse blockchain
Plusieurs plateformes proposent aujourd’hui de tokeniser les GOs sur une infrastructure blockchain : Energy Web Chain, Reneum, Powerledger, REC Protocol. Les arguments avancés sont réels.
| ✓ Ce que la blockchain améliore | ✗ Ce qu’elle ne résout pas |
|---|---|
| Immutabilité des données d’émission et d’annulation | La règle de comptabilisation annuelle reste inchangée |
| Prévention du double comptage entre registres nationaux | Le découplage géographique entre production et consommation persiste |
| Fractionnabilité au kWh — au lieu du MWh entier | Le temporal mismatch — le vrai problème — reste entier |
| Trading P2P sans intermédiaire de registre |
En d’autres termes : la blockchain améliore le registre. Elle n’améliore pas la règle. Et c’est la règle qui pose problème.
4. Le temporal mismatch : le vrai problème
Voilà le nœud. Une GO annuelle certifie qu’1 MWh a été produit quelque part dans l’année — pas quand vous en aviez besoin. Une usine qui consomme de l’électricité la nuit, en hiver, dans une zone à forte intensité carbone, peut acheter des GOs produites en été par un parc solaire espagnol — et afficher zéro émission Scope 2.
C’est légal. C’est certifié. Et c’est précisément ce que les analystes les plus sérieux qualifient de greenwashing structurel — pas parce que les acteurs mentent, mais parce que la règle elle-même crée une déconnexion entre le certificat et l’impact réel.
Tokeniser une GO annuelle sur une blockchain n’en fait pas une preuve de décarbonation réelle. La granularité temporelle du certificat ne change pas — seul son support d’enregistrement change.
5. Le vrai saut : les EACs horaires
L’évolution structurante, c’est le passage vers les EACs horaires — Energy Attribute Certificates granulaires, heure par heure, couplés géographiquement à la zone de consommation.
Google et Microsoft appliquent déjà ce standard à leurs datacenters dans le cadre de leur engagement 24/7 Carbon-Free Energy. L’idée : chaque heure de consommation doit être couverte par un certificat d’énergie renouvelable produit dans la même zone, au même moment.
C’est là que la blockchain devient potentiellement structurante : pour gérer des volumes de micro-transactions que les registres centralisés classiques ne peuvent pas traiter à cette granularité. La promesse technique est réelle — mais elle suppose d’abord que la règle de comptabilisation évolue. La technologie suit la norme, pas l’inverse.
6. Et le Maroc dans tout ça ?
MASEN est l’organisme émetteur des GOs marocaines. Le cadre réglementaire existe. Avec une capacité renouvelable installée en forte croissance — solaire, éolien, hydro — le Maroc dispose d’une base de production certifiable significative.
Mais deux lacunes persistent. D’abord, le marché secondaire des GOs reste embryonnaire — les mécanismes de trading, d’annulation et de reporting ne sont pas encore à la maturité des marchés européens. Ensuite, la connexion entre les GOs et les exigences CBAM — notamment l’intégration du facteur d’émission électrique du réseau (0,623 tCO₂/MWh selon ONEE) dans le reporting des exportateurs — n’est pas encore pleinement intégrée dans les pratiques.
Ce sont précisément ces angles que Konfluance suit dans le développement du module CBAM de trace.konfluance.io : permettre aux exportateurs marocains de calculer leur exposition carbone réelle, et de la documenter selon les standards européens.
Ce qu’il faut retenir
Les Garanties d’Origine sont un outil réel, réglementairement reconnu, utile pour financer la transition — à condition de ne pas le confondre avec une preuve de décarbonation physique. La blockchain en améliore le registre : transparence, anti-double comptage, fractionnabilité. Mais elle ne change pas la règle de comptabilisation. Et c’est la règle qui crée le problème.
Le vrai enjeu, c’est la granularité temporelle. Tant que les GOs restent annuelles et géographiquement découplées, le temporal mismatch persistera — tokenisé ou non. La prochaine étape structurante, ce sont les EACs horaires et la généralisation du standard 24/7 CFE. La technologie blockchain y trouvera sa vraie utilité : gérer des volumes de micro-transactions que les registres centralisés ne peuvent pas absorber à cette échelle.
Pour le Maroc, le cadre MASEN existe. La capacité renouvelable est là. Ce qui reste à construire, c’est l’infrastructure de marché secondaire et l’articulation opérationnelle avec les exigences CBAM — notamment pour les exportateurs industriels dont l’empreinte Scope 2 est directement dans le viseur des acheteurs européens.
Les GOs ne sont pas une preuve de décarbonation. La blockchain n’est pas une solution de fond. La vraie révolution, c’est la granularité horaire — et elle est en marche.
Références
AIB (Association of Issuing Bodies) — European Energy Certificate System (EECS) · MASEN — Cadre réglementaire Garanties d’Origine Maroc · GHG Protocol — Scope 2 Guidance (market-based vs location-based) · Rocky Mountain Institute (2022) — 24/7 Carbon-Free Energy: A Practical Guide · Energy Web Foundation — Decarbonization as a service · RE100 Technical Criteria · European Commission, Delegated Regulation 2023/1185 — Guarantees of Origin · Règlement UE 2025/2621 (CBAM Phase 2)
Konfluance accompagne les entreprises marocaines et africaines sur la traçabilité carbone, le CBAM et les marchés de la conformité climatique. → trace.konfluance.io · konfluance.io