En 2008, la Banque mondiale émettait la première obligation verte labellisée au monde. Seize ans plus tard, elle est devenue le plus grand émetteur d’obligations durables de la planète — avec 52,4 milliards $ levés sur la seule année fiscale 2024, finançant 687 projets dans 70 pays. Son rapport d’impact FY2024 révèle comment ces capitaux se traduisent en résultats concrets : capacité renouvelable, réduction des émissions, résilience climatique, sécurité alimentaire. (Source : World Bank IBRD FY24 Impact Report)
Cet article complète notre analyse des tendances mondiales des green bonds — 3 000 milliards $ cumulés, record de 572 Mds $ en 2024, dynamique africaine. Retrouvez la vue macro sur LinkedIn →
Le programme obligataire FY2024 en chiffres
L’IBRD (International Bank for Reconstruction and Development) a émis un volume total de 52,4 milliards $ en obligations durant l’exercice FY24, réparti entre deux instruments :
51,1 milliards $ en Sustainable Development Bonds (SDB), et 1,3 milliard $ en Green Bonds dédiés. Ces obligations ont été émises avec une maturité moyenne de 6,8 ans, diversifiées sur 22 devises (61 % en dollars américains, 14 % en euros). L’encours total en circulation au 30 juin 2024 s’élevait à 276,8 milliards $.
Les engagements cumulés du programme Green Bonds depuis son lancement en 2008 atteignent 24,9 milliards $, finançant des projets spécifiquement éligibles selon les méthodologies conjointes des banques multilatérales de développement pour le suivi de la finance climat.
En FY24, les nouveaux engagements de l’IBRD ont totalisé 37,6 milliards $, et les décaissements 33,5 milliards $, alimentant un portefeuille actif de 687 projets dans 70 pays.
L’impact climat : résultats attendus et réalisés
C’est la partie la plus significative du rapport. Pour la première fois, le nouveau Scorecard du Groupe Banque mondiale distingue les résultats réalisés (achieved) des résultats attendus (expected) sur la durée de vie des projets actifs au 30 juin 2024.
Énergie et émissions
Capacité renouvelable installée — 4,97 GW réalisés / 27,91 GW attendus. L’équivalent d’environ 55 centrales solaires de grande échelle.
Réduction nette des GES — -139,2 MtCO₂eq/an attendues. C’est l’équivalent des émissions annuelles d’un pays comme les Pays-Bas.
Accès à l’électricité — 24,3 millions de personnes déjà connectées / 95,9 millions attendues.
Résilience et adaptation
Résilience climatique renforcée — 13,9 millions de personnes (réalisé) / 59,5 millions attendues.
Conservation terrestre et aquatique — 27,6 millions d’hectares (réalisé) / 65 millions d’hectares attendus. Une superficie supérieure à celle du Maroc tout entier (44,6 M ha).
Sécurité alimentaire — 20,5 millions de personnes (réalisé) / 70,5 millions attendues.
Développement social et humain
Éducation — 218,1 millions d’étudiants soutenus (réalisé) / 223,5 millions attendus.
Santé et nutrition — 49,4 millions de personnes (réalisé) / 55,6 millions attendues.
Filets de sécurité sociale — 68,6 millions de bénéficiaires (réalisé) / 62,2 millions attendus.
Transport durable — 29,7 millions de personnes (réalisé) / 90,4 millions attendues.
Eau, assainissement, hygiène — 30,6 millions de personnes (réalisé) / 55,3 millions attendues.
Égalité de genre — 32,3 millions de personnes (réalisé) / 82,1 millions attendues.
Ces résultats montrent que les green bonds et les SDB de la Banque mondiale ne financent pas uniquement des projets « verts » au sens strict, mais l’ensemble du continuum développement-climat — de l’éducation à l’infrastructure, de la santé à la résilience.
Ce qui rend ce rapport structurant
1. Un nouveau cadre de mesure
Le Scorecard lancé en avril 2024 marque un tournant méthodologique. Il consolide les trois anciens scorecards institutionnels (IBRD/IDA, IFC, MIGA) en un seul outil, avec un cycle de reporting FY24-FY30 et une revue à mi-parcours prévue en FY26. L’accent est mis sur les outcomes (résultats) plutôt que les outputs (réalisations), ce qui permet une lecture plus stratégique de l’impact réel des financements.
2. Le modèle financier unique de l’IBRD
La Banque mondiale repose sur un modèle où 23 milliards $ de capital versé par 189 pays membres ont généré plus de 900 milliards $ de financement du développement depuis sa création. Son rating AAA lui permet d’emprunter à des conditions favorables sur les marchés et de transmettre cet avantage à ses emprunteurs — un effet de levier unique dans le paysage du financement international.
En FY24, 94 % des projets comportaient des co-bénéfices climat, représentant 46 % des engagements de l’IBRD — en ligne avec l’objectif de 45 % du Plan d’action climat 2020-2025 (prolongé jusqu’en juin 2026).
3. L’innovation financière au service de l’impact
Au-delà des SDB et Green Bonds classiques, l’exercice FY24 a vu l’émission d’un Plastic Waste Reduction-Linked Bond — une obligation dont le rendement est corrélé à la génération de crédits plastique et carbone par des projets au Ghana et en Indonésie. De nouvelles obligations catastrophe (cat bonds) ont été émises pour la Jamaïque et le Mexique, facilitant des ressources financières d’urgence en cas de désastre naturel.
Ces innovations illustrent comment la Banque mondiale utilise les marchés de capitaux non seulement pour lever des fonds, mais pour créer de nouveaux mécanismes de transfert de risque et de financement par résultats.
Ce que cela signifie pour l’Afrique et le Maroc
Le rapport FY24 de la Banque mondiale ne ventile pas ses résultats par pays individuellement dans le rapport principal, mais les données projet par projet sont disponibles sur le site du World Bank Treasury. Les enseignements pour le continent africain sont néanmoins clairs.
Les green bonds fonctionnent comme levier de développement
Ils ne se limitent pas au financement de panneaux solaires. Les SDB de la Banque mondiale couvrent l’éducation, la santé, l’eau, la résilience, l’agriculture — exactement les besoins prioritaires de l’Afrique. Or le continent ne représente encore que moins de 1 % du volume mondial de green bonds, malgré une croissance de 125 % des émissions en 2023 (atteignant 1,4 milliard $) et plus de 10 milliards $ levés cumulativement via 20+ obligations depuis 2017.
Le modèle est réplicable
Les institutions africaines de développement — Banque Africaine de Développement (qui a émis une obligation verte de 500 millions € en 2024), institutions régionales, agences nationales — peuvent s’inspirer du cadre IBRD pour structurer leurs propres émissions avec un reporting d’impact crédible et aligné sur les standards internationaux (ICMA Green Bond Principles, Sustainability Bond Guidelines).
Le Maroc est bien positionné
Avec MASEN (premier green bond marocain pour le financement du programme solaire), le complexe Noor (l’une des plus grandes centrales solaires concentrées au monde), les mécanismes de finance mixte (blended finance) liés à son pipeline énergétique, et le développement en cours de son registre carbone national (MARCS) sous l’Article 6 de l’Accord de Paris, le Maroc dispose des fondamentaux pour accéder à ces flux de capitaux — à condition de renforcer ses cadres réglementaires en finance durable et d’augmenter la visibilité de ses projets auprès des investisseurs internationaux.
💡 12 pays africains développent actuellement des cadres réglementaires de finance durable — dont le Maroc, l’Afrique du Sud, le Nigeria, le Kenya, l’Égypte, le Ghana, le Sénégal, la Côte d’Ivoire, le Rwanda, Maurice, les Seychelles et la Tunisie. Cette dynamique institutionnelle est un prérequis pour passer du statut de bénéficiaire de la finance climat à celui d’émetteur crédible sur les marchés obligataires durables.
Ce qu’il faut retenir
| Indicateur | Réalisé | Attendu |
|---|---|---|
| Obligations émises FY24 | 52,4 Mds $ | — |
| Green Bonds cumulés depuis 2008 | 24,9 Mds $ | — |
| Projets financés | 687 projets / 70 pays | — |
| Capacité renouvelable | 4,97 GW | 27,91 GW |
| Réduction GES | — | -139,2 MtCO₂eq/an |
| Accès à l’électricité | 24,3 M personnes | 95,9 M |
| Conservation | 27,6 M hectares | 65 M ha |
| Résilience climatique | 13,9 M personnes | 59,5 M |
| Sécurité alimentaire | 20,5 M personnes | 70,5 M |
| Éducation | 218,1 M étudiants | 223,5 M |
| Eau et assainissement | 30,6 M personnes | 55,3 M |
Du capital à l’impact : la boucle doit se fermer
Le rapport d’impact FY2024 de la Banque mondiale démontre que les green bonds ne sont pas seulement un instrument de levée de fonds : ils sont un mécanisme de traçabilité de l’impact. Chaque dollar levé est associé à des projets, des indicateurs et des résultats mesurables.
Pour les pays en développement — et particulièrement pour l’Afrique — le défi est double : attirer davantage de capitaux verts et démontrer l’impact de leur utilisation.
Les données sont là. Les mécanismes existent. La prochaine étape est l’exécution.
Sources
— World Bank (IBRD), FY24 Impact Report: Sustainable Development Bonds & Green Bonds, 2024
— World Bank Treasury, GSSS Bond Market Newsletter Q4 2024
— Moody’s Ratings, 2025 Sustainable Bond Market Outlook
— LSEG, Sustainable Investment Insights Report 2024
— FSD Africa, Green Bonds in Africa Report, 2024
— IFC-Amundi, Emerging Market Green Bond Report, 2024
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