Toutes les politiques climat reposent sur des données : émissions déclarées, facteurs d’émission, trajectoires de réduction, bilans carbone produits, MRV des projets. Mais quand on gratte la surface, la réalité est moins rassurante. Les émissions du scope 3 — jusqu’à 90 % de l’empreinte d’une entreprise — sont encore majoritairement estimées via des moyennes sectorielles et des tableurs Excel. En Afrique, les stations météorologiques sont éparses et en déclin. Et les premiers rapports CSRD publiés en 2025 révèlent que moins de la moitié des entreprises ont communiqué un plan de transition précis, malgré des objectifs ambitieux affichés.
La donnée climat est le maillon faible de la transition. Sans données fiables, les politiques de décarbonation sont aveugles, les marchés carbone fragiles, les financements mal orientés. Cet article fait le point sur les problèmes de qualité des données climat, leurs conséquences concrètes, et les solutions émergentes — avec un éclairage particulier sur les enjeux pour les entreprises marocaines.
Le problème en cinq dimensions
1. Le gouffre du scope 3
Selon McKinsey, 70 % des émissions d’une entreprise proviennent de ses fournisseurs. Les émissions scope 3 — transport amont/aval, achats de biens et services, utilisation des produits vendus, déplacements professionnels — constituent souvent le poste le plus lourd du bilan carbone. Pourtant, elles restent les plus difficiles à mesurer.
Le problème est structurel. Chaque entreprise dépend de données que ses fournisseurs doivent eux-mêmes collecter et transmettre. Or, les PME — qui représentent 95 % du tissu économique marocain — n’ont généralement ni les compétences, ni les outils, ni l’incitation réglementaire pour mesurer leurs propres émissions. Résultat : les données scope 3 reposent massivement sur des facteurs d’émission moyens (bases ADEME, DEFRA, GHG Protocol) plutôt que sur des données primaires mesurées. L’écart entre une estimation sectorielle et la réalité d’un fournisseur spécifique peut atteindre un facteur 2 à 5.
Les premiers rapports CSRD publiés en 2025 confirment ce décalage : selon l’analyse de KPMG sur les entreprises du CAC 40, 91 % des entreprises misent sur les énergies renouvelables et 78 % sur l’efficacité énergétique, mais seulement 56 % s’attaquent à la décarbonation de leur chaîne d’approvisionnement — là où se concentrent pourtant la majorité des émissions.
2. L’hétérogénéité des facteurs d’émission
Un facteur d’émission traduit une activité physique (kWh consommé, km parcouru, tonne de matériau achetée) en tonnes de CO₂ équivalent. C’est la brique de base de toute comptabilité carbone. Or, ces facteurs varient considérablement selon la source utilisée.
Le facteur d’émission du réseau électrique marocain n’est pas le même selon qu’on utilise la base ONEE, la base IEA, ou une estimation régionale. Le facteur d’émission d’une tonne de ciment diffère selon qu’il s’agit de CEM I, CEM II ou CEM III, selon le mix combustible de la cimenterie, et selon que l’on inclut ou non le transport. Ces différences ne sont pas anecdotiques : elles peuvent faire varier un bilan carbone de 20 à 50 %.
Pour le CBAM, le problème est critique. Les exportateurs marocains doivent déclarer le contenu carbone embarqué de leurs produits selon la méthodologie européenne. Utiliser un facteur d’émission par défaut (fourni par la Commission européenne) plutôt qu’une donnée réelle mesurée signifie payer le prix maximal — le facteur par défaut étant calculé sur les installations les moins performantes du secteur.
3. Le déficit de données dans les pays en développement
En Afrique, la disponibilité et la qualité des données climat sont structurellement insuffisantes. Selon une étude publiée dans Extreme Hydrology and Climate Variability, les stations météorologiques sont éparses, leur nombre est en déclin, leur répartition est inégale (concentrées le long des routes principales), et les séries de données existantes comportent de nombreuses lacunes.
Pour les marchés carbone, cette carence a des conséquences directes. Un rapport de la Banque mondiale sur les systèmes MRV numériques montre que de nombreux pays en développement, y compris en Afrique, s’appuient sur des structures de données papier et fragmentées, non intégrées aux systèmes numériques des marchés carbone. Les projets carbone sans données digitalisées recourent par défaut à des facteurs d’émission génériques et des moyennes régionales — ce qui conduit à une sous-évaluation systématique de leur impact climatique et à une moindre compétitivité de leurs crédits sur les marchés internationaux.
Le GIEC lui-même identifie un « fossé d’attribution » : les preuves robustes d’impacts climatiques attribuables aux activités humaines sont deux fois plus abondantes dans les pays à revenu élevé que dans les pays à faible revenu. La donnée climat est un enjeu d’équité Nord-Sud.
4. L’opacité du MRV traditionnel
Le MRV — mesure, reporting et vérification — est le pilier de crédibilité des projets carbone et des bilans d’émissions. Mais le MRV traditionnel souffre de faiblesses bien documentées : audits manuels coûteux, cycles de vérification de plusieurs mois, données autodéclarées par les porteurs de projets, et absence de standardisation des méthodologies entre registres.
La crise de confiance des marchés volontaires en 2023-2024 — avec les révélations sur des crédits REDD+ surévalués — trouve son origine dans des défaillances de MRV : les estimations de déforestation évitée ne correspondaient pas à la réalité mesurable par satellite. Le problème n’était pas la fraude délibérée, mais l’utilisation de méthodologies insuffisamment rigoureuses appliquées à des données de terrain lacunaires.
5. La comparabilité impossible
Même quand les données existent, elles sont rarement comparables. Les inventaires nationaux d’émissions utilisent des périmètres, des méthodologies et des années de référence différents. Les bilans carbone d’entreprises varient selon le standard utilisé (GHG Protocol, ISO 14064, Bilan Carbone®). Les rapports de durabilité mélangent données mesurées et estimées sans toujours préciser la méthode.
La CSRD et les normes ESRS tentent d’y remédier en imposant un cadre commun — mais l’analyse d’EY sur 46 premiers rapports publiés en 2025 montre que la traduction opérationnelle reste incomplète : évaluation financière des risques climat insuffisante, articulation floue entre risques et stratégies d’adaptation, intégration limitée du climat dans la gouvernance.
Les conséquences concrètes de la mauvaise donnée
| Domaine | Conséquence d’une donnée de mauvaise qualité |
|---|---|
| CBAM | Application des facteurs par défaut = surcoût de 20 à 50 % vs donnée réelle pour les exportateurs |
| Marchés carbone | Crédits sous-évalués, risques de double comptage, crise de confiance acheteurs |
| CSRD / reporting ESG | Plans de transition non crédibles, risque de sanctions (jusqu’à 75 000 € d’amende en France) |
| Finance climat | Financements mal orientés : surfinancement atténuation, sous-financement adaptation |
| Politiques publiques | NDC non fondées sur des données fiables = trajectoires irréalistes ou sous-estimées |
| Accès aux marchés | Fournisseurs incapables de prouver leur empreinte carbone exclus des chaînes de valeur européennes |
Les solutions qui émergent
Le MRV digital (dMRV)
Le MRV digital combine capteurs IoT, imagerie satellite, IA et blockchain pour automatiser la collecte, le traitement et la vérification des données d’émissions. En 2025, Verra et Gold Standard ont commencé à intégrer les technologies dMRV dans leurs méthodologies — un tournant pour la crédibilité des marchés carbone.
Pour les pays en développement, le dMRV représente une opportunité de construire une infrastructure de données « nativement numérique » plutôt que de numériser des systèmes papier existants. C’est l’argument avancé par les acteurs africains du carbone : les données hyperlocales — pratiques agricoles, gestion forestière, consommation énergétique des ménages — existent, mais ne sont pas encore dans des formats que les standards internationaux reconnaissent.
L’intelligence artificielle pour combler les lacunes
L’IA permet d’estimer les émissions à partir de données proxy (images satellite, données d’activité économique, consommation électrique) quand les données primaires manquent. Des plateformes comme celles de Microsoft (comptabilité carbone IA + blockchain) ou de Verra (algorithmes de calcul automatisés) permettent de passer d’estimations grossières à des modélisations de plus en plus fines.
Pour le scope 3, l’IA peut analyser les données d’achat d’une entreprise et les croiser avec des facteurs d’émission spécifiques par fournisseur, région et technologie — plutôt que d’appliquer un facteur moyen sectoriel. Selon les analystes de GM Insights, le marché mondial de la blockchain pour les chaînes d’approvisionnement durables était évalué à 828 millions de dollars en 2024, avec une croissance annuelle de 35 % attendue jusqu’en 2034.
Les plateformes de données partagées
L’interopérabilité est un enjeu central. Plusieurs initiatives visent à créer des espaces de données partagées pour la comptabilité carbone :
Climate Action Data Trust (CAD Trust) — la plateforme blockchain de la Banque mondiale qui agrège les données de registres carbone internationaux pour éliminer le double comptage (cf. notre article sur la blockchain).
Digital Product Passport (DPP) — prévu par l’UE, il imposera à terme une traçabilité de bout en bout de l’empreinte environnementale des produits, de la matière première au consommateur. La blockchain et l’IA sont les technologies clés identifiées pour l’alimenter.
Norme VSME — la version simplifiée des ESRS pour les PME (environ 200 points de données), qui devrait s’imposer comme le référentiel standard de reporting volontaire et fournir un cadre commun pour les entreprises non soumises à la CSRD.
Le renforcement des capacités nationales
L’initiative ENACTS (Enhancing National Climate Services), portée par l’IRI de Columbia University, travaille avec les services météorologiques nationaux africains pour améliorer la qualité et la disponibilité des données climat en combinant observations au sol, estimations satellite et produits de réanalyse. Ce type d’approche — combler les lacunes des stations de mesure par des données proxy calibrées — est directement transposable à la comptabilité carbone des entreprises.
Ce que cela signifie pour les entreprises marocaines
Le Maroc est dans une position intermédiaire : ni pays développé disposant d’infrastructures de données matures, ni pays le moins avancé sans capacité de mesure. Le tissu industriel est diversifié (ciment, engrais, agroalimentaire, textile, automobile), l’exposition au CBAM est directe, et les exigences de reporting ESG des donneurs d’ordre européens se renforcent chaque année.
Les urgences immédiates
CBAM : passer des facteurs par défaut aux données réelles. Les exportateurs marocains de ciment, acier, engrais, aluminium et électricité doivent investir dans la mesure de leur contenu carbone embarqué selon la méthodologie européenne. Chaque tonne de CO₂ non mesurée mais estimée par défaut coûtera le prix du quota EU ETS (88 €/t début 2026, trajectoire vers 150 €/t en 2027-2028). L’investissement dans un système de mesure fiable est rentabilisé dès les premières livraisons.
Scope 3 : anticiper les demandes des clients européens. Avec la CSRD (même simplifiée par l’Omnibus), les grandes entreprises européennes doivent reporter leur scope 3 — ce qui signifie qu’elles vont exiger de leurs fournisseurs marocains des données d’émissions fiables. D’ici 2026, selon les analystes, les fournisseurs seront audités non seulement sur la qualité produit, mais sur leur empreinte carbone et leur capacité à prouver une traçabilité de bout en bout.
Registre national carbone : intégrer la qualité des données dès la conception. Le registre carbone marocain en cours de développement devra définir des protocoles MRV rigoureux, des exigences de données primaires pour les projets enregistrés, et des mécanismes de vérification indépendante — sous peine de générer des crédits carbone non reconnus sur les marchés internationaux.
Les investissements à programmer
Cinq chantiers data pour les entreprises marocaines
1. Bilan carbone scope 1+2+3 — réalisé selon le GHG Protocol ou la méthodologie Bilan Carbone®, avec des données primaires pour les scopes 1 et 2 et une démarche progressive de collecte de données fournisseurs pour le scope 3.
2. Facteurs d’émission spécifiques — remplacer les facteurs génériques par des données mesurées (consommation réelle d’énergie, mix combustible spécifique, données de production) pour les postes les plus significatifs.
3. Système de collecte digitalisé — mettre en place un outil de collecte et de traçabilité des données carbone (même simple : tableaux structurés avec sources, dates et méthodes documentées).
4. Audit énergétique AMEE — un point de départ subventionné pour obtenir des données primaires fiables sur la consommation énergétique et les gisements de réduction.
5. Formation interne — former les équipes (achat, production, qualité, direction) aux fondamentaux de la comptabilité carbone et à la collecte de données.
Le paradoxe de la donnée climat
Le paradoxe est le suivant : la transition écologique exige des décisions fondées sur des données — investissements de décarbonation, tarification carbone, allocation de financements — mais les données nécessaires pour prendre ces décisions sont souvent absentes, incomplètes ou non comparables.
Ce n’est pas un problème technique insoluble. Les technologies existent : dMRV, IA, blockchain, imagerie satellite, capteurs IoT. Les standards se structurent : CSRD/ESRS, GHG Protocol, ISSB, Article 6. Les infrastructures se construisent : CAD Trust, DPP, taxonomies vertes.
Mais la donnée climat ne se décrète pas — elle se construit, progressivement, par des investissements dans la mesure, la collecte, la vérification et le partage. Pour les entreprises marocaines, le message est clair : la qualité de vos données carbone déterminera votre accès aux marchés européens, votre coût de conformité CBAM, votre capacité à lever des financements verts, et votre crédibilité dans les marchés carbone de l’Article 6.
Investir dans la donnée climat aujourd’hui, c’est investir dans la compétitivité de demain.
La transition ne se pilote pas à l’aveugle. La qualité des données carbone est la condition de crédibilité de toute stratégie climat — pour un pays, une entreprise, un projet.
Konfluance accompagne les entreprises et institutions dans la structuration de leurs données climat : bilans carbone, collecte de données fournisseurs, préparation CBAM et reporting ESG. Contactez-nous pour un premier échange.