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Blockchain et traçabilité carbone : cas d’usage concrets

Blockchain et carbone : registres distribués, tokenisation des crédits, MRV digital, traçabilité supply chain. Cas concrets et enjeux pour le Maroc. Guide Konfluance.

Blockchain et traçabilité carbone : cas d’usage concrets

Moins de 3 % des crédits carbone échangés dans le monde sont traçables en temps réel. Le double comptage — la même tonne de CO₂ comptée deux fois par deux acheteurs différents — reste le talon d’Achille des marchés carbone. Et dans les chaînes d’approvisionnement, les émissions du scope 3 représentent jusqu’à 90 % de l’empreinte carbone d’une entreprise, mais restent largement collectées via des tableurs Excel et des déclarations manuelles.

La blockchain — registre distribué, immuable et transparent — promet de résoudre ces problèmes. Mais entre les promesses marketing et la réalité opérationnelle, où en est-on vraiment ? Cet article fait le point sur les cas d’usage concrets de la blockchain dans la traçabilité carbone, les plateformes qui fonctionnent, les limites à connaître, et ce que cela signifie pour les entreprises marocaines.


Pourquoi la traçabilité carbone a besoin de la blockchain

La traçabilité carbone pose trois problèmes structurels que les systèmes centralisés classiques peinent à résoudre.

Le double comptage. Un crédit carbone peut être vendu plusieurs fois sur le marché secondaire avant d’être retiré. Les rapports de Forest Trends montrent que le volume de crédits échangés peut dépasser largement le volume de carbone réellement compensé. Sur le marché volontaire, les registres de Verra et du Gold Standard fonctionnent indépendamment — il n’existe pas de base unifiée permettant de vérifier qu’un même crédit n’est pas comptabilisé par deux pays dans leurs NDC respectives.

L’opacité des chaînes d’approvisionnement. La CSRD, le CBAM et les normes ISSB exigent des entreprises des bilans carbone audités et traçables. Or, selon McKinsey, 70 % des émissions d’une entreprise proviennent de ses fournisseurs — le scope 3. Collecter ces données repose encore largement sur des enquêtes déclaratives et des estimations sectorielles, sans possibilité de vérification indépendante.

La fragmentation des registres. Les marchés carbone fonctionnent avec une multitude de registres — Verra, Gold Standard, American Carbon Registry, Global Carbon Council, registres nationaux — qui ne communiquent pas entre eux. Chacun utilise ses propres formats, méthodologies et identifiants. Cette fragmentation rend la vision d’ensemble impossible.

La blockchain répond à ces trois problèmes par ses propriétés fondamentales : immuabilité (une donnée inscrite ne peut être modifiée), transparence (chaque transaction est vérifiable), décentralisation (aucun acteur unique ne contrôle le registre), et automatisation via les smart contracts (exécution automatique de règles prédéfinies).


Cas d’usage #1 : les méta-registres carbone

Le cas d’usage le plus avancé est la création de registres distribués qui agrègent les données de plusieurs registres carbone existants, sans les remplacer.

Climate Action Data Trust (CAD Trust)

Lancé en décembre 2022 par la Banque mondiale, l’IETA et le gouvernement de Singapour, le CAD Trust est une plateforme open source qui connecte et harmonise les données des principaux registres carbone mondiaux. Son objectif : empêcher le double comptage et renforcer la transparence dans le cadre de l’Article 6 de l’Accord de Paris.

Le système repose sur la blockchain Chia Network — choisie pour sa faible consommation énergétique (Proof of Space and Time) — et crée un enregistrement décentralisé, immuable et auditable des activités des marchés carbone. Les registres intégrés incluent Verra, Gold Standard, Global Carbon Council, EcoRegistry, BioCarbon Registry et le Mécanisme de développement propre (MDP) de la CCNUCC.

Le CAD Trust a été développé et testé sur trois années de simulations impliquant 30 organisations, 11 gouvernements nationaux et 75 testeurs. Il ne remplace pas les registres existants — il les connecte via une couche de métadonnées qui permet de détecter les incohérences et les risques de double comptage.

Pertinence pour le Maroc
Le registre national carbone marocain — en cours de développement dans le cadre du projet CBIT/PNUD — devra à terme s’interconnecter avec les registres internationaux pour permettre les transferts d’ITMO sous l’Article 6.2. Le CAD Trust offre un modèle d’architecture interopérable que le Maroc pourrait adopter pour garantir la reconnaissance internationale de ses crédits.

Carbonplace : le « SWIFT du carbone »

Fondé par neuf banques internationales (BNP Paribas, UBS, Standard Chartered, BBVA, NatWest, SMBC, NAB, CIBC, Itaú Unibanco), Carbonplace est une plateforme de règlement-livraison de crédits carbone qui utilise la technologie des registres distribués. Chaque crédit est associé à un portefeuille numérique (wallet) qui prouve la propriété de manière fiable, élimine le risque de double comptage et simplifie le reporting.

La plateforme est connectée à plus de dix registres carbone et offre un règlement de type bancaire (T+2) avec livraison contre paiement — un standard que le marché de gré à gré traditionnel ne pouvait garantir. Carbonplace a levé 45 millions de dollars en 2023 et traite des crédits vérifiés par Verra, Gold Standard et d’autres standards reconnus.


Cas d’usage #2 : la tokenisation des crédits carbone

La tokenisation consiste à convertir un crédit carbone vérifié en un jeton numérique (token) sur une blockchain, représentant une tonne de CO₂ évitée ou séquestrée. Chaque jeton porte l’historique complet du crédit — projet d’origine, standard de certification, vintage, transferts de propriété — de manière immuable.

Comment ça fonctionne

Étape 1 — Immobilisation. Le crédit carbone est « gelé » dans le registre d’origine (Verra, Gold Standard, etc.) pour empêcher tout double usage.

Étape 2 — Tokenisation. Un jeton numérique est créé sur une blockchain, lié au crédit immobilisé. Le jeton devient l’actif échangeable.

Étape 3 — Échange. Le jeton peut être acheté, vendu ou transféré sur des plateformes décentralisées ou via des intermédiaires.

Étape 4 — Retrait. Quand l’acheteur final « retire » le jeton (pour compenser ses émissions), le crédit sous-jacent est définitivement annulé dans le registre d’origine. Grâce aux smart contracts, cette annulation peut être automatique — éliminant le risque de réutilisation.

Les plateformes actives

Plateforme Modèle Blockchain
Toucan Protocol Bridge crédits Verra → tokens BCT (Base Carbon Tonne) Polygon
KlimaDAO Trésorerie de BCT, mécanisme de prix plancher carbone Polygon
Nori Tokens NRT (élimination carbone sol agricole), retrait immédiat Ethereum
FlowCarbon Tokenisation crédits nature-based certifiés Ethereum / Celo
Cultivo / IFC Première transaction tokenisée via CAD Trust (2023) Chia

En 2025, environ 21 % des nouveaux crédits carbone volontaires sont émis ou suivis via des registres basés sur la blockchain. Et 13 % des acheteurs mondiaux déclarent préférer les crédits tokenisés pour leur traçabilité et leurs fonctionnalités anti-fraude.

⚠️ Les limites de la tokenisation
La tokenisation ne résout pas la qualité des crédits sous-jacents. Toucan Protocol a fait l’objet de critiques pour avoir tokenisé des crédits très anciens et de faible qualité issus de projets controversés. Un crédit médiocre tokenisé reste un crédit médiocre — la blockchain garantit la traçabilité, pas l’intégrité environnementale du projet.


Cas d’usage #3 : le MRV digital (Measurement, Reporting, Verification)

Le MRV — mesure, reporting et vérification — est le pilier de la crédibilité des projets carbone. Traditionnellement, il repose sur des audits manuels coûteux, avec des cycles de vérification de plusieurs mois. Le MRV digital (dMRV) combine capteurs IoT, imagerie satellite, intelligence artificielle et blockchain pour automatiser et fiabiliser ce processus.

Les capteurs IoT mesurent en temps réel les réductions d’émissions (consommation énergétique, flux de CO₂, paramètres environnementaux) et inscrivent automatiquement les données sur la blockchain — éliminant les erreurs humaines et les possibilités de manipulation.

L’imagerie satellite vérifie les projets nature-based (reforestation, REDD+) en surveillant la couverture végétale et en ancrant les alertes de déforestation de manière immuable sur la blockchain.

Les smart contracts automatisent la vérification : quand les données capteur atteignent les seuils prédéfinis, les crédits sont émis automatiquement sans intervention humaine.

2025 marque un tournant : Verra et Gold Standard ont commencé à intégrer les technologies dMRV dans leurs méthodologies. Verra investit dans la digitalisation de son registre avec des algorithmes de calcul automatisés. Le coût du MRV — un frein majeur pour les petits projets dans les pays en développement — pourrait baisser significativement grâce à cette automatisation.


Cas d’usage #4 : la traçabilité carbone dans les chaînes d’approvisionnement

C’est le cas d’usage avec le plus fort potentiel pour les entreprises industrielles — et le plus directement lié aux obligations CBAM, CSRD et aux exigences scope 3.

La blockchain permet d’attacher à chaque produit un identifiant carbone traçable tout au long de la chaîne de valeur : données d’activité (consommation d’énergie, utilisation de matières premières), facteurs d’émission, et résultat du calcul d’empreinte carbone — le tout enregistré de manière immuable et vérifiable.

Exemples concrets

IBM Food Trust / Walmart. La plateforme blockchain d’IBM, utilisée par Walmart, trace les émissions à travers la chaîne d’approvisionnement agricole. Les programmes pilotes ont permis de réduire l’empreinte carbone de 8 % grâce à une meilleure visibilité sur les points d’émission.

SAP Green Token / Unilever. Lancé en 2022, ce pilote utilise la blockchain pour tracer l’origine durable de l’huile de palme dans les produits Unilever — garantissant que les approvisionnements ne contribuent pas à la déforestation et permettant de quantifier le pourcentage de matière première d’origine durable.

Microsoft. En 2023, Microsoft a intégré la blockchain dans son outil de comptabilité carbone basé sur l’IA pour aider les entreprises à conformer leur reporting ESG aux exigences de la CSRD, avec une traçabilité de bout en bout sur les impacts carbone, eau et déchets.

J.P. Morgan / Kinexys. En 2025, J.P. Morgan a connecté ses systèmes de paiement à des registres de crédits carbone via sa plateforme Kinexys, créant un système de règlement carbone intégré aux transactions financières — une forme de « stablecoin carbone institutionnel » pour le règlement de contrats ESG.

Le lien avec le CBAM
Le CBAM exige des importateurs européens qu’ils déclarent le contenu carbone embarqué de leurs produits. Pour les exportateurs marocains, pouvoir démontrer la traçabilité de leur empreinte carbone via un système auditable — blockchain ou autre — deviendra un avantage compétitif déterminant. D’ici 2026, selon les analystes, les fournisseurs seront audités non seulement sur la qualité produit, mais sur leur empreinte carbone et leur capacité à prouver une traçabilité de bout en bout.


Les limites à connaître

La blockchain n’est pas une solution magique. Plusieurs obstacles freinent son adoption à grande échelle dans les marchés carbone.

Garbage in, garbage out. La blockchain garantit l’immuabilité des données inscrites — pas leur exactitude. Si les données d’entrée sont fausses (capteurs mal calibrés, déclarations erronées), le registre blockchain sera immuablement faux. La qualité du MRV en amont reste déterminante.

La consommation énergétique. Les blockchains Proof-of-Work (Bitcoin) consomment des quantités massives d’énergie — le réseau Bitcoin consommait environ 120 TWh par an en 2021. Mais les blockchains récentes utilisent des mécanismes beaucoup plus sobres : Ethereum a réduit sa consommation de 99,9 % en passant au Proof-of-Stake en 2022. Chia utilise le Proof of Space and Time. Le paradoxe de la blockchain énergivore au service du climat est en voie de résolution technique.

La fragmentation des plateformes. Ironiquement, la blockchain risque de reproduire le problème qu’elle prétend résoudre : une multiplication de plateformes incompatibles (Polygon, Ethereum, Chia, Hyperledger) sans interopérabilité. Une étude de la ZHAW (2025) montre que la majorité des initiatives blockchain pour les marchés carbone en sont encore au stade de preuve de concept, avec des obstacles liés aux registres fragmentés, aux données MRV incohérentes et à la reconnaissance juridique.

Le cadre réglementaire flou. La CJUE considère les quotas d’émission comme des instruments financiers, mais le statut juridique des crédits carbone tokenisés reste incertain dans la plupart des juridictions. Le règlement MiCA (UE) ne couvre pas explicitement les jetons carbone. En l’absence de cadre clair, les entreprises hésitent à investir dans des infrastructures blockchain.

L’exclusion des petits acteurs. Les solutions blockchain avancées (IA, capteurs IoT, imagerie satellite) risquent d’exclure les petits projets et les pays en développement qui manquent de compétences techniques et de ressources. Le MRV digital ne doit pas devenir un privilège technologique du Nord.


Ce que cela signifie pour le Maroc

Le Maroc se trouve à un moment charnière. Le registre national carbone en cours de développement, la stratégie Maroc Digital 2030, et la volonté de participer aux échanges d’ITMO sous l’Article 6 créent une fenêtre d’opportunité pour intégrer la blockchain dès la conception de l’infrastructure carbone nationale.

Registre national interopérable. En s’appuyant sur des architectures open source comme celle du CAD Trust (Banque mondiale), le Maroc pourrait construire un registre carbone nativement interopérable avec les registres internationaux — un avantage compétitif pour l’exportation de crédits carbone et d’ITMO.

MRV digital pour les projets nationaux. Les projets d’énergies renouvelables (Noor, parcs éoliens), de reforestation (arganeraie, cédraie) et d’efficacité énergétique industrielle pourraient bénéficier du MRV digital pour réduire les coûts de certification et améliorer la crédibilité des crédits émis.

Traçabilité carbone pour les exportateurs. Face au CBAM, les industriels marocains qui exportent vers l’UE (ciment, acier, engrais, aluminium, électricité) ont un intérêt direct à investir dans des systèmes de traçabilité carbone auditable — blockchain ou hybride — pour démontrer leur empreinte carbone réelle et bénéficier d’éventuelles déductions liées à une future tarification carbone domestique.

Proof-of-Stake, pas Proof-of-Work. Le Maroc, déjà engagé dans le développement durable, devra privilégier les blockchains à faible empreinte carbone (Proof-of-Stake, Proof of Space) pour éviter le paradoxe d’une infrastructure numérique énergivore au service de la décarbonation.


Ce qu’il faut retenir

Cas d’usage Maturité Exemple clé
Méta-registres carbone ✅ Opérationnel CAD Trust (Banque mondiale), Carbonplace
Tokenisation des crédits ⚠️ En croissance (21 % des crédits) Toucan, KlimaDAO, Nori, Cultivo/IFC
MRV digital ⚠️ Adoption début 2025 Verra dMRV, Gold Standard dMRV
Traçabilité supply chain 🔬 Pilotes avancés IBM Food Trust, SAP Green Token, Microsoft

La blockchain n’est pas la solution à tous les problèmes des marchés carbone. Elle ne garantit ni la qualité des crédits ni l’exactitude des données d’entrée. Mais elle apporte quelque chose qu’aucune autre technologie ne peut offrir : un registre partagé, immuable et vérifiable par tous les acteurs — gouvernements, entreprises, vérificateurs, investisseurs.

Pour le Maroc, l’enjeu n’est pas de « faire de la blockchain » pour faire moderne. C’est de construire une infrastructure carbone crédible, interopérable et reconnue internationalement — parce que c’est la condition pour participer aux marchés de l’Article 6, valoriser les réductions d’émissions nationales, et répondre aux exigences de traçabilité du CBAM.

La blockchain ne rend pas le carbone vert. Elle rend le carbone vérifiable. Et c’est exactement ce dont les marchés ont besoin.


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