En 2007, la Banque européenne d’investissement émettait le premier « Climate Awareness Bond ». Dix-huit ans plus tard, le marché mondial des obligations vertes dépasse les 575 milliards de dollars d’émissions annuelles et l’Union européenne ambitionne de devenir le premier émetteur mondial avec 250 milliards d’euros via le programme NextGenerationEU.
Au Maroc, les premières obligations vertes sont apparues en 2016. Depuis, plus de 4 milliards de dirhams ont été levés par des émetteurs marocains — banques, opérateurs publics, promoteurs immobiliers. Pourtant, beaucoup d’entreprises ne savent toujours pas ce qu’est un green bond, comment il fonctionne, ni en quoi cet instrument les concerne — même si elles n’en émettent pas elles-mêmes.
Cet article explique le mécanisme des obligations vertes, les standards qui les encadrent, le marché marocain, et surtout pourquoi cet instrument compte pour toute entreprise engagée dans la transition.
Qu’est-ce qu’un green bond ?
Un green bond — ou obligation verte — est un titre de dette émis sur les marchés financiers par une entreprise, une banque, une collectivité ou un État, dont les fonds levés sont exclusivement affectés au financement de projets ayant un impact environnemental positif.
Le mécanisme est identique à celui d’une obligation classique : l’émetteur emprunte un montant donné auprès d’investisseurs, s’engage à verser des intérêts périodiques (coupons), et rembourse le capital à l’échéance. La différence tient à un engagement supplémentaire : les fonds ne peuvent financer que des projets « verts » — et l’émetteur doit rendre compte de leur utilisation.
Les projets éligibles couvrent un large spectre : énergies renouvelables, efficacité énergétique, transports propres, gestion durable des déchets et de l’eau, bâtiments verts, reforestation, agriculture durable, ou encore adaptation au changement climatique.
Les quatre principes fondateurs
Le marché des green bonds s’est structuré autour des Green Bond Principles (GBP), publiés par l’International Capital Market Association (ICMA). Ces principes volontaires définissent quatre exigences :
1. Utilisation des fonds. Les capitaux levés doivent être affectés à des projets verts clairement définis. L’émetteur décrit dans un document cadre (« Green Bond Framework ») les catégories de projets éligibles.
2. Processus de sélection et d’évaluation. L’émetteur doit préciser comment il identifie, sélectionne et valide les projets financés, y compris les critères d’éligibilité environnementale.
3. Gestion des fonds. Les produits de l’émission doivent être tracés sur un compte dédié ou un système de suivi interne, garantissant que les fonds ne sont pas mélangés avec d’autres ressources.
4. Reporting. L’émetteur publie un rapport annuel détaillant l’allocation des fonds et, dans la mesure du possible, l’impact environnemental des projets financés (tonnes de CO₂ évitées, kWh d’énergie propre produite, etc.).
En complément, la plupart des émetteurs font appel à un vérificateur externe indépendant (« Second Party Opinion » ou SPO) qui évalue la conformité du cadre d’émission avec les GBP. Vigeo Eiris (Moody’s), Sustainalytics, ISS ESG et CICERO sont parmi les plus sollicités.
Les différents types d’obligations vertes
Le marché a considérablement évolué depuis les premières émissions, avec une diversification des émetteurs et des formats.
Obligations vertes souveraines. Émises par des États pour financer leurs politiques environnementales. La France a été pionnière en 2017 avec 7 milliards d’euros — la plus grosse émission souveraine verte au monde à l’époque. L’Allemagne, le Royaume-Uni, l’Italie, l’Espagne ont suivi.
Obligations vertes d’entreprises (corporate). Les entreprises privées — énergie, immobilier, industrie, transport — émettent des green bonds pour financer leurs investissements de transition. Ce segment représente aujourd’hui environ un tiers du marché mondial.
Obligations vertes bancaires. Les banques émettent des green bonds pour constituer un pool de ressources dédiées au financement de projets verts via leurs crédits. C’est le format le plus pertinent pour les entreprises marocaines : les fonds levés par les banques via des green bonds alimentent les lignes de crédit vert accessibles aux PME et ETI.
Obligations vertes supranationales. Émises par la Banque mondiale, la BEI, la BERD ou d’autres institutions de développement pour financer des programmes climat dans les pays émergents.
Le cadre réglementaire européen : l’EU Green Bond Standard
L’absence de définition juridique contraignante a longtemps exposé le marché au risque de greenwashing — des émetteurs qualifiant de « vertes » des obligations finançant des projets à l’impact environnemental discutable.
Pour y remédier, l’Union européenne a adopté en octobre 2023 un règlement instituant l’EU Green Bond Standard (EuGB), applicable depuis décembre 2024. Ce standard, d’application volontaire, crée un label exigeant pour les obligations vertes européennes :
Alignement sur la taxonomie verte de l’UE — les projets financés doivent contribuer à au moins un des six objectifs environnementaux de la taxonomie (atténuation, adaptation, eau, économie circulaire, pollution, biodiversité) sans nuire significativement aux autres.
Transparence totale — l’émetteur publie une fiche d’information détaillée avant l’émission et des rapports d’allocation et d’impact après.
Vérification externe obligatoire — un organisme enregistré auprès de l’ESMA (Autorité européenne des marchés financiers) doit certifier la conformité.
💡 Pourquoi l’EU Green Bond Standard concerne le Maroc
Le standard EuGB est ouvert aux émetteurs hors UE. Une banque ou une entreprise marocaine pourrait émettre un green bond labellisé EuGB si elle respecte les exigences d’alignement sur la taxonomie européenne. C’est un outil de crédibilité puissant pour accéder aux investisseurs européens — et un signal de qualité pour les partenaires commerciaux soumis à la CSRD et à la taxonomie verte.
Le marché mondial en chiffres
| Indicateur | Donnée |
|---|---|
| Émissions annuelles mondiales (2023) | 575 milliards de dollars |
| Part de l’Europe | ~50 % du marché mondial |
| Cumul depuis 2007 | > 3 000 milliards de dollars |
| Part des green bonds dans les émissions obligataires mondiales | ~5 % |
| Greenium moyen (décote de rendement) | 2 à 8 points de base |
| Objectif NextGenerationEU | 250 milliards d’euros d’ici fin 2026 |
Le marché a connu un trou d’air en 2022 (hausse des taux, incertitudes géopolitiques), mais la tendance structurelle reste fortement haussière. Selon la Climate Bonds Initiative, il faudrait mobiliser 5 000 milliards de dollars par an à partir de 2025 pour rester sur une trajectoire compatible avec l’Accord de Paris — soit environ dix fois le volume actuel d’émissions annuelles.
Les green bonds au Maroc : un marché pionnier en Afrique
Le Maroc s’est positionné très tôt sur les obligations vertes par rapport aux autres pays africains. Le cadre a été posé en 2016, quand l’AMMC a publié des lignes directrices spécifiques, en partenariat avec la SFI.
Les émissions marquantes
Bank of Africa (2016) — premier green bond bancaire au Maroc : 500 millions de dirhams pour financer des projets d’énergies renouvelables et d’efficacité énergétique. BOA a ensuite renforcé son cadre de finance durable avec la BERD pour préparer de nouvelles émissions vertes et sociales.
Al Omrane Holding (2018) — 500 millions de dirhams pour financer des projets d’efficacité énergétique dans le logement social et des solutions techniques adaptées aux différentes zones climatiques du pays.
Banque Centrale Populaire (2022) — première émission en devises étrangères : 135 millions d’euros, soutenue par Proparco et la SFI, destinée au financement de projets d’énergie renouvelable.
ONCF (2022) — obligation verte certifiée d’un milliard de dirhams, avec un investissement de 200 millions de dirhams de la BERD, pour refinancer la dette liée à la ligne ferroviaire à grande vitesse électrifiée — conforme aux Climate Bonds Standards pour le transport terrestre bas carbone.
Bilan du marché marocain
Émetteurs : Masen, Attijariwafa bank, Banque Populaire, BOA, Al Omrane, Casablanca Finance City
Volume cumulé : > 4 milliards de dirhams, dont 1,5 milliard en devises
Cadre réglementaire : Circulaire AMMC n° 03/2019
Standards utilisés : Green Bond Principles (ICMA), Climate Bonds Standards
Le cadre réglementaire marocain
La Circulaire AMMC n° 03/2019 encadre les émissions d’obligations vertes au Maroc. Elle impose des exigences de transparence sur l’utilisation des fonds et le reporting d’impact, en ligne avec les Green Bond Principles de l’ICMA.
La Directive Bank Al-Maghrib n° 5W21 complète ce cadre en imposant aux banques la prise en compte des risques financiers liés au climat — ce qui encourage indirectement l’émission de green bonds comme outil de mobilisation de ressources vertes.
Le chantier en cours d’une taxonomie verte nationale devrait renforcer la crédibilité du marché en fournissant une définition commune des projets éligibles — un élément essentiel pour attirer les investisseurs internationaux.
À qui s’adressent les green bonds ?
Les obligations vertes ne concernent pas uniquement les grandes institutions. Voici les trois profils d’acteurs directement impliqués.
Les émetteurs
Émettre un green bond suppose une taille critique — les coûts de structuration, de certification et de reporting ne se justifient qu’à partir de quelques centaines de millions de dirhams. Au Maroc, les émetteurs sont principalement des banques, des entreprises publiques et des grandes entreprises cotées.
Les avantages pour l’émetteur sont multiples : diversification de la base d’investisseurs (accès aux fonds ESG et aux investisseurs institutionnels à mandat vert), renforcement de l’image RSE, et parfois un léger avantage de coût — le « greenium », une décote de 2 à 8 points de base par rapport aux obligations classiques, qui reflète la forte demande des investisseurs pour ce type de produit.
Les investisseurs
Du côté de la demande, les green bonds attirent les investisseurs institutionnels soumis à des mandats ESG (fonds de pension, assureurs, fonds souverains), les gestionnaires d’actifs qui intègrent la durabilité dans leurs portefeuilles, et de plus en plus les investisseurs retail via des fonds dédiés ou des ETFs (iShares Global Green Bond ETF, VanEck Green Bond ETF, etc.).
Les entreprises bénéficiaires : le maillon souvent oublié
C’est le point le plus important pour les PME et ETI marocaines. Quand une banque émet un green bond, elle s’engage à utiliser les fonds levés pour financer des projets verts via ses crédits. Cela signifie concrètement :
Des lignes de crédit vert à conditions avantageuses — taux préférentiels, durées adaptées, subventions complémentaires (comme dans les programmes PFEV ou GEFF de la BERD).
Des critères d’éligibilité spécifiques — votre projet doit démontrer un impact environnemental positif (réduction d’émissions, économie d’énergie, production renouvelable).
Un accompagnement technique — les banques partenaires des programmes internationaux offrent souvent une assistance technique (audits, structuration de projet) financée par les bailleurs.
En résumé : vous n’avez pas besoin d’émettre un green bond pour en bénéficier.
Si vous êtes une entreprise marocaine avec un projet d’efficacité énergétique, d’autoproduction solaire, de modernisation d’équipements ou de gestion durable des déchets, les fonds levés par les banques via des green bonds et des programmes internationaux alimentent directement les lignes de crédit vert auxquelles vous pouvez accéder. Demandez à votre banque ses produits de financement vert.
Les limites et les pièges
Le risque de greenwashing. L’absence historique de définition juridique contraignante a permis à certains émetteurs de qualifier de « vertes » des obligations finançant des projets discutables — extension d’aéroports, centrales à charbon « propres ». L’EU Green Bond Standard et le renforcement des standards privés (CBI, ICMA) visent à combler cette faille, mais la vigilance reste de mise.
Le coût de structuration. Émettre un green bond implique des coûts supplémentaires par rapport à une obligation classique : rédaction du Green Bond Framework, obtention d’une SPO, mise en place du tracking des fonds, reporting annuel d’allocation et d’impact. Ces coûts se justifient pour les gros volumes mais restent un frein pour les émetteurs de taille intermédiaire.
La qualité du reporting d’impact. Démontrer l’impact environnemental réel des projets financés reste un défi méthodologique. Les métriques varient d’un émetteur à l’autre (tonnes de CO₂ évitées, kWh produits, m² rénovés), rendant les comparaisons difficiles. La taxonomie européenne et les standards d’harmonisation en cours devraient améliorer la situation.
Le paradoxe de l’additionnalité. Un green bond finance-t-il des projets qui n’auraient pas eu lieu sans lui, ou des projets que l’émetteur aurait de toute façon réalisés ? La question reste ouverte. L’obligation de reporting et de transparence pousse néanmoins les émetteurs à flécher les fonds vers des projets à impact mesurable.
Les perspectives pour le Maroc
Le marché marocain des green bonds a un potentiel de croissance considérable. Plusieurs facteurs convergent pour l’accélérer.
La taxonomie verte en préparation fournira le référentiel manquant pour définir les projets éligibles et rassurer les investisseurs internationaux.
La pression CBAM pousse les industriels marocains à investir massivement dans la décarbonation — ce qui crée une demande de financement vert que les obligations vertes peuvent satisfaire.
Le positionnement du Maroc comme hub financier vert, porté par Casablanca Finance City et la Stratégie finance climat 2030, offre un cadre propice à l’innovation financière.
L’appétit des investisseurs internationaux pour les green bonds des marchés émergents, combiné aux garanties de la BERD, de la SFI et du GCF, réduit le risque perçu et élargit la base d’investisseurs potentiels pour les émetteurs marocains.
La prochaine étape logique serait l’émission d’un green bond souverain marocain — un signal fort qui structurerait le marché, établirait une courbe de référence et encouragerait les émetteurs privés à suivre. Avec 96 milliards de dollars de besoins d’investissement climat identifiés dans la NDC 3.0, l’outil est tout trouvé.
Ce qu’il faut retenir
Les green bonds sont des obligations classiques par leur mécanique, mais transformatives par leur destination. Ils canalisent les capitaux privés vers des projets à impact environnemental positif, avec des exigences de transparence et de reporting qui renforcent la crédibilité de la transition.
Pour les grandes entreprises et les banques marocaines, c’est un instrument de mobilisation de ressources à explorer sérieusement — d’autant que le cadre réglementaire (AMMC, Bank Al-Maghrib) et l’appui des institutions internationales (BERD, SFI, GCF) créent un environnement favorable.
Pour les PME et ETI, le message est encore plus simple : les green bonds émis par les banques alimentent les lignes de crédit vert auxquelles vous pouvez accéder dès maintenant. Votre projet d’efficacité énergétique, d’autoproduction solaire ou de modernisation industrielle est peut-être déjà éligible — il suffit de demander.
Un green bond, c’est un emprunt qui finance la transition. Que vous soyez émetteur, investisseur ou bénéficiaire — il y a une place pour vous dans cette chaîne.
Konfluance accompagne les entreprises et institutions dans la structuration de cadres de finance verte, l’accès aux lignes de crédit adossées à des obligations vertes et le conseil en finance climat. Contactez-nous pour un premier échange.