Quand on parle de « marché carbone », on fait en réalité un abus de langage. Il n’existe pas un marché, mais deux marchés fondamentalement différents — qui ne se recoupent pas, ne fonctionnent pas selon les mêmes règles et ne servent pas les mêmes objectifs.
D’un côté, les marchés réglementés (ou « de conformité ») : des systèmes d’échange de quotas imposés par les gouvernements aux industries les plus émettrices. De l’autre, les marchés volontaires : des plateformes où entreprises et particuliers achètent librement des crédits carbone pour compenser leurs émissions.
Confondre les deux, c’est risquer de mal orienter sa stratégie climat. Un quota EU ETS et un crédit Verra n’ont ni la même valeur, ni la même fonction, ni le même cadre juridique. Et pour les entreprises marocaines — confrontées au CBAM, à la perspective d’une tarification carbone nationale et aux opportunités de l’Article 6 de l’Accord de Paris — comprendre cette distinction est devenu un enjeu stratégique.
Le marché réglementé : le principe du pollueur-payeur
Le marché réglementé du carbone repose sur un mécanisme simple : cap and trade — plafonnement et échange. Un gouvernement ou une institution fixe un plafond (cap) sur les émissions totales de CO₂ autorisées pour un ensemble d’installations industrielles. Ce plafond est traduit en quotas d’émission, chaque quota autorisant l’émission d’une tonne de CO₂ équivalent.
Les entreprises reçoivent ou achètent ces quotas. Celles qui émettent moins que leur allocation peuvent revendre leurs quotas excédentaires. Celles qui dépassent doivent en acheter — ou payer de lourdes pénalités. Le prix résulte de l’offre et de la demande sur le marché.
Ce mécanisme crée un signal-prix qui rend la pollution coûteuse et la réduction d’émissions rentable. Plus le plafond se resserre — et c’est le cas dans tous les systèmes en place — plus le prix du carbone monte, plus l’incitation à décarboner augmente.
L’EU ETS : le système de référence mondial
Lancé en 2005, le Système d’échange de quotas d’émission de l’Union européenne (EU ETS ou SEQE-UE) est le plus ancien et le plus développé au monde. Il couvre plus de 11 000 installations industrielles dans 31 pays (UE + Islande, Liechtenstein, Norvège), représentant environ 40 % des émissions de GES de l’UE.
Les secteurs couverts : production d’électricité, sidérurgie, ciment, raffinage, chimie, verre, papier, aviation intra-européenne, et depuis 2024, le transport maritime.
Prix EU ETS en 2026
Le prix des quotas européens a franchi les 88 €/tonne en janvier 2026, porté par la réduction programmée de l’offre dans le cadre du plan Fit-for-55. Les analystes anticipent un franchissement des 100 €/t dès le premier semestre 2026 et une trajectoire vers 150 €/t d’ici 2027-2028.
Réforme clé : les quotas gratuits aux industriels sont supprimés progressivement entre 2026 et 2034, au rythme de la montée en charge du CBAM.
Les autres systèmes dans le monde
L’EU ETS n’est plus seul. On dénombre aujourd’hui plus de 30 systèmes d’échange de quotas opérationnels dans le monde, couvrant environ 20 % des émissions mondiales de GES :
Chine (2021) — le plus grand ETS au monde par le volume d’émissions couvertes (4,5 milliards de tonnes de CO₂/an), mais encore limité au secteur de la production d’électricité et avec un prix du carbone bien inférieur à celui de l’UE.
Corée du Sud (K-ETS, 2015) — premier ETS national obligatoire en Asie de l’Est, couvrant plus de 70 % des émissions du pays (électricité, industrie, déchets, aviation domestique).
Californie-Québec (WCI, 2013-2014) — premier marché transfrontalier infranational, reliant deux juridictions de pays différents.
Royaume-Uni (UK ETS, 2021) — créé après le Brexit en continuité du SEQE-UE.
Nouveaux entrants — la Turquie prépare un système pour 2025, l’Inde pour 2026, le Brésil explore des options similaires. La dynamique est mondiale.
| Système | Lancement | Prix indicatif (€/t) | Couverture |
|---|---|---|---|
| EU ETS | 2005 | ~88 | Industrie, énergie, aviation, maritime |
| UK ETS | 2021 | ~45 | Industrie, énergie, aviation |
| Chine ETS | 2021 | ~10 | Production d’électricité |
| K-ETS (Corée) | 2015 | ~15 | Industrie, énergie, déchets, aviation |
| Californie-Québec | 2013 | ~30 | Industrie, énergie, transport |
Le marché volontaire : la compensation par choix
Le marché volontaire du carbone (VCM — Voluntary Carbon Market) fonctionne sur un principe radicalement différent. Ici, pas de plafond imposé par un gouvernement, pas de quotas obligatoires. Des entreprises ou des particuliers choisissent librement d’acheter des crédits carbone pour compenser leurs émissions — dans le cadre de leur stratégie RSE, de leurs engagements Net Zero, ou pour anticiper de futures réglementations.
Un crédit carbone volontaire représente une tonne de CO₂ évitée ou séquestrée par un projet certifié : reforestation, protection de forêts existantes (REDD+), cuisinières propres, énergies renouvelables dans des pays en développement, capture directe de CO₂, etc.
Comment ça fonctionne
Le mécanisme implique trois acteurs principaux :
Les porteurs de projets développent et mettent en œuvre des projets de réduction ou de séquestration d’émissions. Ils génèrent des crédits carbone certifiés (appelés VER — Voluntary Emission Reductions).
Les standards de certification vérifient que les projets respectent des critères stricts : additionnalité (le projet n’aurait pas eu lieu sans le financement carbone), permanence, absence de double comptage, et vérification par des auditeurs indépendants.
Les acheteurs — entreprises, collectivités, particuliers — acquièrent ces crédits sur des plateformes ou via des intermédiaires spécialisés.
Les principaux standards
Verified Carbon Standard (VCS / Verra) — le standard le plus utilisé au monde, couvrant un large éventail de méthodologies (forêts, énergie, agriculture, déchets). Verra certifie les crédits sous forme de VCU (Verified Carbon Units).
Gold Standard — créé par le WWF, il impose des exigences plus strictes en matière de co-bénéfices sociaux et environnementaux, avec un alignement explicite sur les Objectifs de Développement Durable (ODD).
Article 6.4 de l’Accord de Paris — le futur mécanisme onusien destiné à remplacer le Mécanisme de Développement Propre (MDP) de Kyoto, avec pour ambition de créer un cadre commun pour les crédits carbone internationaux. Son opérationnalisation reste en cours.
Le marché en chiffres
Selon Ecosystem Marketplace, le marché volontaire mondial a été évalué à 535 millions de dollars en 2024 — en baisse de 29 % par rapport à son pic de 2021, suite à des controverses sur la qualité de certains crédits (notamment REDD+). Mais un rebond de 25 % est anticipé entre 2025 et 2034, avec une trajectoire vers 16 milliards de dollars d’ici 2035 selon certaines projections.
Le prix moyen d’un crédit volontaire varie fortement : entre 8 et 35 €/tonne en 2024, selon la nature du projet, sa localisation et le standard de certification. Les crédits d’élimination (biochar, capture directe) se négocient à des prix bien plus élevés — souvent au-delà de 100 $/tonne — reflétant leur caractère véritablement additionnel.
Les différences fondamentales
| Critère | Marché réglementé | Marché volontaire |
|---|---|---|
| Cadre légal | Imposé par un gouvernement | Engagement libre, aucune contrainte légale |
| Unité d’échange | Quotas d’émission (EUA, CCA…) | Crédits carbone (VCU, GS CER…) |
| Mécanisme | Cap and trade — plafond + échange | Baseline and credit — projet par projet |
| Régulateur | Gouvernement / institution publique | Standards privés (Verra, Gold Standard) |
| Couverture | ~20 % des émissions mondiales | < 1 % des émissions mondiales |
| Prix (2026) | 60–90 €/t (EU ETS) | 8–35 €/t (moyenne VCM) |
| Interchangeabilité | Non — un quota EU ETS ne vaut que dans l’EU ETS | Non — un crédit Verra ne peut pas remplacer un quota réglementé |
| Sanction | 100 €/t en cas de non-conformité (EU ETS) | Aucune sanction légale |
⚠️ Point crucial : pas de passerelle entre les deux marchés
Un crédit carbone volontaire (Verra, Gold Standard) ne peut pas être utilisé pour se conformer à une obligation réglementaire comme l’EU ETS ou le CBAM. Un industriel européen ne peut pas acheter de crédits volontaires pour couvrir ses quotas. Les deux marchés sont étanches. La seule exception émergente : certains pays (comme la Colombie) autorisent l’utilisation de crédits certifiés privés pour la conformité à leur taxe carbone nationale.
L’Article 6 de l’Accord de Paris : la convergence en cours
L’Accord de Paris introduit un troisième mécanisme qui pourrait, à terme, créer des ponts entre les deux mondes.
L’Article 6.2 permet aux pays d’échanger des « résultats d’atténuation transférés au niveau international » (ITMO — Internationally Transferred Mitigation Outcomes) dans le cadre d’accords bilatéraux. Concrètement, le Maroc pourrait vendre des réductions d’émissions certifiées à un pays comme la Suisse ou le Japon, qui les comptabiliserait dans sa propre NDC.
L’Article 6.4 crée un mécanisme centralisé sous l’égide de l’ONU, successeur du MDP de Kyoto, destiné à émettre des crédits carbone reconnus internationalement. Son opérationnalisation avance lentement, mais il pourrait devenir le standard de référence pour les transactions carbone entre pays.
Pour le Maroc, l’Article 6 représente une opportunité majeure : le pays pourrait valoriser ses projets d’énergie renouvelable, d’efficacité énergétique et de reforestation sous forme d’ITMO vendus à des pays industrialisés, générant des revenus substantiels tout en contribuant à ses objectifs climatiques.
Ce que ça change pour les entreprises marocaines
La distinction entre marché réglementé et volontaire n’est pas théorique pour les entreprises marocaines. Elle a des implications directes et immédiates.
Le CBAM : une exposition directe au marché réglementé
Depuis janvier 2026, le CBAM impose aux importateurs européens d’acheter des certificats CBAM correspondant au contenu carbone des produits importés — au prix du quota EU ETS. Pour les exportateurs marocains d’acier, ciment, aluminium, engrais ou électricité, cela signifie une exposition directe au prix du carbone européen.
Si le Maroc met en place une tarification carbone domestique (taxe ou ETS national), le prix payé localement serait déduit du coût CBAM. Sans tarification nationale, c’est l’intégralité du prix EU ETS qui s’applique — soit potentiellement plus de 100 €/t dès 2026.
Le marché volontaire : une opportunité de revenus
Le Maroc dispose d’un potentiel important en tant que pays hôte de projets carbone : énergie solaire et éolienne, reforestation de l’arganeraie et du cèdre de l’Atlas, efficacité énergétique industrielle, gestion durable des déchets. Ces projets peuvent générer des crédits carbone vendus sur le marché volontaire international.
La Fondation Mohammed VI pour la protection de l’environnement a d’ailleurs lancé un programme de compensation volontaire carbone, et plusieurs projets Verra et Gold Standard sont actifs au Maroc dans les secteurs de l’énergie et de la gestion des déchets.
Vers un marché carbone marocain ?
La Stratégie finance climat 2030 mentionne explicitement le développement d’un marché carbone volontaire domestique parmi les instruments financiers innovants à explorer. Parallèlement, la Loi-cadre n° 69-19 sur la réforme fiscale ouvre la voie à une tarification carbone nationale.
Le développement du registre national carbone — actuellement en cours d’élaboration — constituera l’infrastructure nécessaire pour tracer les réductions d’émissions et les transactions carbone, qu’elles soient volontaires ou réglementées, nationales ou internationales (Article 6).
Les pièges à éviter
Confondre compensation et conformité. Acheter des crédits volontaires ne vous exonère d’aucune obligation CBAM. Les deux marchés sont étanches.
Croire que tous les crédits se valent. Le marché volontaire a traversé une crise de confiance en 2023-2024, avec des révélations sur la faible qualité de certains crédits REDD+ (protection forestière). Privilégiez les crédits à haute intégrité : Gold Standard, Verra avec des méthodologies récentes, ou les crédits d’élimination (biochar, capture directe).
Ignorer le double comptage. Avec l’Article 6, un crédit carbone ne peut être compté que par un seul pays. Si le Maroc vend un ITMO à la Suisse, il doit procéder à un « ajustement correspondant » dans sa propre NDC — sinon les deux pays comptent la même réduction. Ce mécanisme anti-double comptage est fondamental pour l’intégrité du système.
Sous-estimer la trajectoire des prix. Le prix du carbone réglementé ne fera que monter (réduction programmée de l’offre de quotas EU ETS de 4,3 % par an). Investir dans la réduction d’émissions aujourd’hui coûte moins cher que de payer des quotas ou des certificats CBAM demain.
Ce qu’il faut retenir
Le marché réglementé et le marché volontaire sont deux instruments complémentaires mais distincts de la politique climatique mondiale. Le premier impose un prix aux émetteurs, le second finance des projets de réduction. Ils ne sont pas interchangeables.
Pour les entreprises marocaines, les deux marchés sont pertinents : le réglementé par l’exposition au CBAM et à la future tarification carbone nationale, le volontaire par les opportunités de génération de crédits et de valorisation des efforts de décarbonation.
La tendance lourde est à la convergence : l’Article 6 de l’Accord de Paris, les exigences croissantes de qualité sur le marché volontaire, et la multiplication des systèmes ETS nationaux dessinent un monde où le prix du carbone devient universel. Les entreprises qui intègrent cette réalité dès maintenant — en mesurant leurs émissions, en investissant dans la réduction et en comprenant les mécanismes de marché — seront celles qui transformeront la contrainte carbone en avantage compétitif.
Le carbone a un prix. La seule question est de savoir si vous le subirez ou si vous en ferez un levier.
Konfluance accompagne les entreprises et institutions dans la compréhension et la navigation des marchés carbone : stratégie Article 6, conformité CBAM, développement de projets carbone et accès aux registres nationaux et internationaux. Contactez-nous pour un premier échange.