Depuis le 1er janvier 2026, le Mécanisme d’Ajustement Carbone aux Frontières de l’Union européenne — mieux connu sous le sigle CBAM ou MACF en français — est pleinement opérationnel. Après une phase transitoire de deux ans consacrée aux obligations déclaratives, les importateurs européens doivent désormais acheter des certificats carbone pour les produits qu’ils importent. Pour le Maroc, dont environ 60 % des exportations sont destinées à l’Union européenne, ce mécanisme redéfinit les règles du jeu commercial avec son premier partenaire.
Cet article fait le point sur ce que le CBAM change concrètement pour les industriels et exportateurs marocains, les secteurs les plus exposés, les surcoûts estimés et les actions à engager sans attendre.
Depuis le 1er janvier 2026, le Mécanisme d’Ajustement Carbone aux Frontières de l’Union européenne — mieux connu sous le sigle CBAM ou MACF en français — est pleinement opérationnel. Après une phase transitoire de deux ans consacrée aux obligations déclaratives, les importateurs européens doivent désormais acheter des certificats carbone pour les produits qu’ils importent. Pour le Maroc, dont environ 60 % des exportations sont destinées à l’Union européenne, ce mécanisme redéfinit les règles du jeu commercial avec son premier partenaire.
Le CBAM, c’est quoi exactement?
Le CBAM n’est pas un droit de douane classique. C’est un instrument réglementaire qui vise à aligner le prix du carbone des produits importés dans l’UE sur celui supporté par les producteurs européens dans le cadre du système d’échange de quotas d’émissions (EU ETS).
L’objectif est double : éviter les « fuites de carbone » — c’est-à-dire la délocalisation d’industries polluantes vers des pays aux normes climatiques moins strictes — et garantir une concurrence équitable entre producteurs européens et extra-européens.
Concrètement, pour chaque tonne de CO₂ contenue dans un produit importé, l’importateur européen doit acheter un certificat CBAM dont le prix est indexé sur le cours des quotas EU ETS. Fin décembre 2025, ce prix s’établissait autour de 87 euros la tonne de CO₂.
Quels secteurs sont concernés ?
Dans sa première phase, le CBAM cible six catégories de produits à forte intensité carbone :
- Acier et fer
- Aluminium
- Ciment
- Engrais azotés
- Hydrogène
- Électricité
Pour le Maroc, les deux secteurs les plus directement exposés sont les engrais — portés essentiellement par le groupe OCP, premier exportateur mondial de phosphates — et le ciment, dans une moindre mesure. L’acier est aussi concerné, même si Sonasid, principal sidérurgiste du Royaume, exporte encore très peu vers l’UE.
Le point important à retenir : même si votre entreprise ne fabrique pas directement ces produits, vous pouvez être concerné si vous opérez au sein d’une chaîne de valeur qui les intègre comme intrants. Le CBAM a un effet de diffusion qui va bien au-delà des six secteurs ciblés.
Pourquoi le Maroc est particulièrement exposé
Le premier est la dépendance commerciale. L’Union européenne absorbe environ 60 % des exportations marocaines. Cette concentration, longtemps perçue comme un atout stratégique, devient un facteur de risque à mesure que les règles d’accès au marché européen se durcissent.
Le deuxième est le facteur d’émission de l’électricité. Le mix électrique marocain reste dominé par les énergies fossiles, avec un facteur d’émission de 0,907 tCO₂/MWh fin 2025, soit 48 % de plus que la valeur de référence européenne (0,612 tCO₂/MWh). Le charbon représentait encore plus de 54 % de la production électrique nationale. Ce différentiel pèse directement sur le contenu carbone des produits industriels exportés.
Le troisième est la structure du tissu industriel. Les PME représentent environ 90 % des entreprises industrielles marocaines, mais elles manquent souvent de ressources techniques et administratives pour répondre aux exigences de mesure, de reporting et de vérification qu’impose le CBAM.
Combien ça va coûter ?
Les chiffres sont désormais disponibles et ils sont parlants.
Selon une analyse de BMCE Kapital Global Research, plus de 10 % des exportations marocaines pourraient être touchées dès 2026, représentant un manque à gagner potentiel de six milliards de dirhams.
Un diagnostic plus détaillé estime le surcoût CBAM pour les exportations marocaines vers l’UE entre 376 et 572 millions d’euros par an sur la période 2026-2027, soit 0,3 à 0,4 % du PIB. Ce montant est concentré à 95 % sur le secteur des engrais azotés.
Voici les surcoûts estimés par secteur :
| Secteur | Surcoût par tonne | Impact sur la compétitivité |
|---|---|---|
| Engrais azotés | 130 à 200 € | -15 à -25 % |
| Aluminium | ~609 € | -25 à -30 % |
| Ciment | ~3,8 € (hors Scope 3) | Modéré, pour l’instant |
| Acier (Sonasid) | Faible | Avantage potentiel (85 % énergie verte) |
Le piège supplémentaire : les entreprises qui ne fournissent pas de données d’émissions réelles à leurs importateurs européens seront soumises aux valeurs par défaut de la Commission européenne, volontairement surévaluées pour décourager l’opacité. Autrement dit, ne pas mesurer ses émissions revient à payer le maximum.
Ce qui change depuis janvier 2026
La phase transitoire (octobre 2023 – décembre 2025) était purement déclarative : les importateurs européens devaient reporter les émissions contenues dans les produits importés, sans obligation financière.
Depuis le 1er janvier 2026, les obligations sont devenues financières :
Pour les importateurs européens : ils doivent obtenir le statut de « déclarant CBAM agréé » et un numéro de compte CBAM. Sans ce statut, les marchandises ne peuvent plus être mises en libre circulation dans l’UE. La date limite de demande était fixée au 31 mars 2026.
Pour les exportateurs marocains : même si le CBAM s’applique juridiquement aux importateurs européens, le coût sera de facto répercuté sur les producteurs. Les acheteurs européens exigent désormais des données d’émissions vérifiées, des processus de mesure crédibles et une traçabilité carbone documentée.
La mise en place est progressive : les importateurs ne paieront qu’une fraction des émissions la première année, avec un taux qui augmentera chaque année jusqu’à l’application complète.
Les atouts du Maroc dans cette transition
Le tableau n’est pas entièrement sombre. Le Maroc dispose de plusieurs leviers.
Le Royaume a significativement accéléré sa transition énergétique en 2025, avec 1 700 MW de capacité renouvelable ajoutée en une seule année, portant la part des énergies vertes à 46 % du mix électrique contre 35,9 % fin 2024. L’objectif de 50 % d’ici 2030 se rapproche.
La CDN 3.0, présentée lors de la COP30 à Belém en novembre 2025, vise une réduction de 53 % des émissions de GES d’ici 2035 et annonce pour la première fois une sortie du charbon à l’horizon 2040.
Une taxe carbone nationale est prévue dès 2026, accompagnée d’un dispositif progressif sur dix ans. L’IMANOR supervisera la validation des bilans carbone des entreprises. L’existence d’un prix carbone domestique pourrait à terme permettre une déduction sur les certificats CBAM, réduisant la facture pour les exportateurs.
Le programme « Tatwir – Croissance verte », doté d’un milliard de dirhams, accompagne les PME dans leur transition vers des procédés sobres en carbone.
Enfin, certains acteurs industriels ont pris de l’avance. Sonasid produit déjà de l’acier avec 85 % d’énergie renouvelable, ce qui pourrait lui conférer un avantage compétitif sur le marché européen.
Que faire concrètement ?
Pour les industriels et exportateurs marocains, cinq actions s’imposent dès maintenant.
Mesurer ses émissions. C’est la première étape, non négociable. Établir un bilan carbone précis de ses processus de production, incluant les émissions directes (Scope 1) et les émissions liées à l’énergie consommée (Scope 2). Sans données réelles, les valeurs par défaut s’appliqueront — au détriment de votre compétitivité.
Engager le dialogue avec ses clients européens. Les importateurs européens ont besoin de données vérifiées pour leur déclaration CBAM. Anticiper cette demande renforce la relation commerciale et positionne l’entreprise comme un fournisseur fiable.
Investir dans la décarbonation. Chaque tonne de CO₂ évitée est une économie directe sur la facture CBAM. Les priorités : électrification des procédés, autoproduction d’énergie renouvelable, efficacité énergétique, optimisation des processus industriels.
Mettre en place un système MRV. Un système de Mesure, Reporting et Vérification (MRV) crédible est indispensable pour documenter ses émissions réelles et éviter les pénalisations liées aux valeurs par défaut.
Se former et former ses équipes. Le CBAM est un mécanisme complexe qui évolue. Les directions export, les responsables qualité et les directions financières doivent comprendre ses implications pour adapter leurs stratégies.
Ce qu’il faut retenir
Le CBAM n’est ni une fatalité ni une simple formalité administrative. C’est un changement structurel dans les conditions d’accès au marché européen qui transforme la performance carbone en avantage compétitif.
Pour les exportateurs marocains, l’enjeu dépasse le surcoût immédiat. Il s’agit de démontrer, preuves à l’appui, leur capacité à produire dans un cadre carbone crédible. Ceux qui investissent aujourd’hui dans la mesure, la décarbonation et la traçabilité ne se protègent pas seulement contre une taxe : ils construisent un avantage durable sur les marchés européens.
Le Maroc a les atouts pour transformer cette contrainte en opportunité. Encore faut-il agir maintenant.
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